« Paris of the Pacific » - La ruée vers l’or des Français

D’après : https://sanfrancisco.consulfrance.org - Annick Foucrier – 17 oct 2019 _ https://frenchmorning.com - Klervi Drouglazet - 13 juillet 2017 _ www.auburn.ca.gov _ Le Monde - Corine Lesnes _ www.francebleu _ Le Dauphiné _ https://westernmininghistory.com _ www.revuedesdeuxmondes.fr – Albert Krebs _ Wikipedia

La présence française à San Francisco

Les pionniers

.            Le premier Français en Californie est Pedro Prat, le chirurgien de l’expédition de colonisation espagnole du père franciscain Junipero Serra (1769). Une autre mention de la présence d’un Français en Californie apparaît en 1782 dans les registres de la mission San Buenaventura : Pedro Roy, de Lorient, est le parrain d’un Indien.

.            Quatre ans plus tard, le 15 septembre 1786, l’expédition d’exploration du Pacifique dirigée par Jean-François de La Pérouse jette l’ancre dans la baie de Monterey alors capitale de la Californie : il s’agit de la première présence française officielle en Californie. L’on y observe avec admiration l’organisation des missions religieuses espagnoles, et l’explorateur recueille de précieuses données géographiques et scientifiques sur la région, vantant ses « formidables ressources » et sa position stratégique. Ils dépasseront ensuite l’entrée de la baie de San Francisco, sans la remarquer, dissimulée par les brouillards ! (Note 1).

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            Le naturaliste et botaniste français, Eugène Duflos de Mofras, est envoyé sur la côte Pacifique dans les années 1840 et publie un livre dans lequel il décrit cette vaste région peuplée d’à peine 4.000 personnes. Les récits de Duflos attirent l’attention des gouvernements et Joseph de Rosamel écrit bientôt « qu’il est évident que la Californie appartiendra à la nation, quelle qu’elle soit, qui y enverra un général et deux cents hommes ».

La côte ouest américaine intéresse tout particulièrement le roi Louis-Philippe Ier qui espère renouer avec l’immense empire français d’avant le traité de Paris du 10 février 1763 qui mit fin à la guerre de Sept Ans et dissout les possessions françaises d’Amérique. L’envoi de Louis Gasquet en tant que Consul général de Monterey en novembre 1843 va dans le sens d’une politique offensive du gouvernement de l’époque. Cette présence inattendue inquiète les autorités américaines et mexicaines qui se livrent alors à une lutte sans merci pour accaparer la région. La France était le premier pays à posséder une représentation officielle en Californie et Gasquet, conscient de la place prépondérante qu’occupait alors la France, pressa le gouvernement d’envoyer des forces navales au plus vite.

En refusant de reconnaître la souveraineté de Sloate et Stockton lors de la victoire américaine sur les Mexicains, Gasquet fut emprisonné pendant 51 jours (en réalité, une sentinelle fut placée devant sa résidence, l’empêchant ainsi de mener à bien ses missions consulaires). Après un échange de lettres diplomatiques, Louis Gasquet fut finalement libéré et remplacé par Jacob Moerenhout en octobre 1846. En préservant l’intérêt de ses ressortissants et en surveillant les agissements de ses turbulents voisins, Moerenhout rendit la région plus propice à l’immigration française.

Après l’indépendance du Mexique en 1821, le nombre des Français en Californie grandit. Trappeurs, marins déserteurs des baleiniers, artisans et marchands viennent apporter leurs talents à une société qui se développe peu à peu. Arrivés célibataires, la plupart se marient avec des filles du pays et obtiennent des concessions de terres, généreusement offertes par le gouvernement mexicain, désireux de peupler la région. Ils sont nombreux surtout à Los Angeles, Monterey, Santa Barbara, Santa Cruz et San Jose.

En 1847, à l’époque où San Francisco s’appelait encore Yerba Buena (« la bonne herbe »), on recensait 3 Français sur les quelque 800 habitants. Dans ce petit village installé dans une anse de la baie, Victor Prudon, un des premiers habitants, possédait dès 1839 un terrain et une maison, bien visibles sur la première carte du village, dressée en 1840 par un Suisse francophone, Jean-Jacques Vioget. Mais talentueux et ambitieux, Victor Prudon quitte rapidement Yerba Buena pour s’installer à Sonoma, où il devient le secrétaire du puissant commandant de la frontière nord, Mariano G. Vallejo.

La ruée vers l’or

.            La découverte d’or le 24 janvier 1848 sur les terres de Johann Sutter, un Suisse germanophone, ainsi que le traité de Guadalupe Hidalgo qui vend la Californie aux Etats-Unis le 2 février 1848 (huit jours plus tard, alors que la découverte de l’or était encore « confidentielle » !), changent radicalement la destinée de la Californie. Un afflux massif de candidats à la fortune venus du continent américain, d’Europe et d’Asie, se dirige vers le petit village de 800 âmes, qui rebaptisé San Francisco, se transforme en une ville de bois, de boue et de toile, bourdonnante d’activité qui va rapidement devenir un marché sur lequel se traitent l’or de la sierra et les marchandises du monde entier, une ville cosmopolite où " l’ouest rencontre l’est ", et qui se développe rapidement.

.            L’or ? Les Français n’y ont pas cru tout de suite. Un vieux fond de scepticisme national. En 1848, on se méfie déjà des Américains. Sans doute cherchent-ils à peupler ces territoires de l’Ouest, ces immensités désertes maintenant qu’ils les ont annexées. A Paris, on prend de haut ces Anglo-Saxons du Nouveau Monde, toujours prêts à faire mousser leurs réalisations.

.            Mais tout change le 5 décembre 1848, quand le président des Etats-Unis, James K. Polk, dans son discours sur l’état de l’Union mentionne « de l’or en abondance ». Une annonce très politique : il entend montrer à l’opposition, qui ne cesse de renâcler devant les dépenses entraînées par la conquête de l’Ouest – et notamment les 15 millions de dollars versés au Mexique pour l’achat de la Californie – que l’investissement a été judicieux. Coup de chance, encore un, de ceux qui confortent les Américains dans l’idée qu’ils accomplissent un destin providentiel.

La toute nouvelle terre promise

.            Les migrants, à partir de 1848, affluent donc du monde entier : Mexicains, Chiliens, Péruviens - qui n'avaient besoin que de remonter la côte du Pacifique ; Européens attirés par l'utopie californienne, à une époque où les espoirs révolutionnaires avaient été tués sur le continent ; Chinois, les derniers, mais qui arriveront en masse et pourront être enrôlés dans la construction du chemin de fer transcontinental. Et, les colons, migrant vers l’ouest, qui dévieront le chemin de leurs caravanes de l'Oregon Path, vers la "Gold Nation" plus au sud.

.            En France aussi on a entendu les rumeurs « des mines d’or…. des richesses fabuleuses qui n’attendent que les mains des mineurs pour être ramassées. » Paris commence à y croire. La province aussi. Et bientôt, c’est toute la France qui est saisie de Californiamania. Les journaux publient des récits de voyage qui relatent des aventures fabuleuses au pays de l’or. Dans les théâtres parisiens, on joue des pièces montées à la va-vite : Train du plaisir pour la Californie, Les Chercheuses d’or… La France fantasme. La France veut de l’or, du mouvement, du changement. D’autant que le 24 février 1848, Louis-Philippe a été chassé du trône dans un marasme qui a fait tomber le vent de liberté. La IIe République est proclamée … dans la liesse.

Près de trente mille Français venus de toutes les régions de France vont faire leur valise pour participer à ce mouvement véritablement mondial. Au total, quelque 300.000 déplacés, les 49ers (« forty-niners »), avides de l’or de la Nouvelle Terre Promise.

Trois vagues de migrants français

.            Le premier bateau français arrive dans la Baie en septembre 1849. Les aventuriers embarquaient sur des anciens baleiniers exploités par la trentaine de compagnies maritimes qui viennent tout juste d’émerger. « Durant le voyage de six mois, il est interdit de parler politique sur le bateau. Pour éviter les conflits entre Républicains et Monarchistes », raconte Gilles Lorand. Entre 1850 et 1851, près de 15.000 Français mettent le cap sur San Francisco. « La première vague, ce sont des Français des classes moyenne et supérieure car le voyage coûte environ 1.000 francs germinal, l’équivalent d’une année de salaire ». Les cadets de familles plus pauvres font aussi partie du voyage.

.            Entre 1852 et 1853, déferle la deuxième vague de migrants français. Baptisée “la vague des lingots d’or”, elle est instiguée par Louis Napoléon Bonaparte. « Il voulait faire un coup d’État, alors il cherchait à éloigner les intellectuels qui pouvaient lui mettre des bâtons dans les roues ». Pour cela, Napoléon III créé une loterie nationale où il met en jeu des voyages en Californie et un lingot d’or de 400.000 francs. Ce sont donc près de 3.000 opposants potentiels de Napoléon ainsi que de nombreux paysans qui débarquent à San Francisco aux frais du prince.

.            La troisième vague amène femmes et enfants venus rejoindre le paternel. « Les Françaises étaient la curiosité de San Francisco. À l’époque 90 % de la population étaient des hommes. Les gens étaient prêts à payer juste pour s’afficher à leurs côtés ! » L’Eglise Notre-Dame des Victoires sur Bush Street – où la messe est dite en français chaque dimanche encore aujourd’hui – est édifiée sous l’impulsion des migrantes tricolores. « Quand les femmes sont arrivées, elles ont fait des pieds et des mains pour avoir une église française ! »

La communauté française

.            La plupart des Français sont d’abord partis vers les mines. Mais très vite, ils ont préféré ouvrir des commerces en ville plutôt qu’aller se tuer à la tâche dans les mines. D’autant plus que très mauvais en anglais, les “keskydees” comme ils étaient surnommés, avaient des difficultés à s’intégrer.

.            Parmi ceux qui s’installent à San Francisco, beaucoup se regroupent dans le prolongement de Long Wharf, le ponton où sont déchargées les marchandises en provenance de France et d’ailleurs, dans les rues Grant (jadis Dupont Street), Montgomery et Commercial, qui pour cela sont appelées "French town" en 1851. À French Town, on trouvait du Bordeaux, de l’eau de vie de Normandie, des chapeaux à plumes et des grandes robes à la mode de Paris. Restaurants, cafés et enseignes diverses attirent le regard, mais aussi les maisons de jeux dont la plus célèbre est la Polka,

Les Français se sont par nécessité spécialisés dans les petits boulots tels que décrotteurs, marchands au détail, blanchisseurs, artisans, manœuvres, cuisiniers, jardiniers, mais certains sont banquiers, médecins, spéculateurs en terrains, importateurs et courtiers en gros, professeurs, comptables, artistes. (...) « La plupart des meilleurs restaurants et des plus beaux cafés de la ville sont tenus par des Français. Ils ont à peu près le monopole de certaines professions telles que l’importation des vins, la coiffure, etc... Ils sont très habiles aussi dans les petits commerces qui s’exercent dans les rues, vendant des fleurs, des oranges, etc ... », remarque l’Alta California en 1853.

Deux Français, Jules de France et un acteur nommé Jourdain, auraient été les premiers à offrir une représentation théâtrale professionnelle à San Francisco, en décembre 1849. Les voyageurs soulignent tout spécialement la présence de croupières pour attirer la clientèle, actrices et femmes galantes françaises, monnayant leur présence et d’autant plus recherchées que les femmes étaient encore peu nombreuses. Beaucoup feront fortune. Si elles lancent les modes, et tiennent le haut du pavé, elles ne représentent cependant qu’une toute petite minorité même parmi les Françaises dont la plupart travaillent plus modestement avec leurs maris commerçants ou artisans.

Gens d’affaires ou banquiers, certaines réussites sont remarquables. On peut mentionner Abel Guy, les frères Sabatié, les frères Belloc, les frères Lazare, les frères Godchaux, Eugène Delessert, J. Lecacheux et L. Galley, et François Louis Alfred Pioche, un entrepreneur qui convainc des fonds français d’investir dans l’ouest américain, et qui avec son associé Jules Barthélémy Bayerque fonde une banque dont les capitaux sont principalement français.

Le port de San Francisco pris d'assaut par les navires en avril 1850.

L’intégration à San Francisco

.            Après les années agitées de la ruée vers l’or, les habitants s’installent, la ville s’organise. En 1852, San Francisco compte 6.000 Français sur 36.000 habitants permanents. En 1856, plus de deux cents Français participent au Comité de Vigilance qui cherche à mettre un peu d’ordre dans la ville et à lutter contre la corruption. En 1860, le quartier français s’est élargi, et déplacé vers le nord. Il se déploie le long des rues Kearny et Dupont (aujourd’hui Grant), de Sacramento à Green.

.            L’augmentation rapide de la population incite le gouvernement du Président Louis-Napoléon Bonaparte à fonder le Consulat de France à San Francisco, nouvelle capitale économique de la région. La France avait déjà eu un agent consulaire (M. Guys, de novembre 1847 à juillet 1850) qui exerça ses fonctions jusqu’à l’arrivée du premier Consul général, M. Patrice Dillon le 22 juillet 1850. N’ayant pu s’installer dans une ville en chantier, le Consul accepte d’abord l’hospitalité d’un navire français mouillant dans la baie. Le poste de Consul général de France à San Francisco est considérable puisqu’il s’agit de la représentation diplomatique la plus importante de tout l’ouest américain. Selon Jehanne Biétry-Sallinger, la Californie, en 1853, comptait 352.000 habitants dont 28.000 Français, soit près de 8 % de la population totale. La mission principale du Consulat de l’époque était de fournir des renseignements et d’organiser les premières démarches des nouveaux immigrants particulièrement démunis dans cette région lointaine et inconnue, ainsi que de les aider financièrement pour s’installer et pouvoir travailler.

Nombreux et prospères, outre leur Consulat, les Français de San Francisco ont aussi leur église (Notre-Dame des Victoires) fondée en 1856, leur maison de santé établie en 1851 par la Société française de bienfaisance mutuelle, première société d’assurance mutuelle des Etats-Unis. Dès 1850 ils ont aussi un théâtre, l’Adelphi, et de 1853 à 1866 une compagnie de pompiers, la Compagnie Lafayette des Echelles et des Crochets. La City of Paris et la White House sont parmi les plus prestigieux grands magasins de la ville. Progressivement, la communauté s’organise et fonde restaurants, buanderies, théâtres vers Bush et Mason street : le Quartier Français est alors en plein essor. Autant d’initiatives qui traduisent l’émergence d’une communauté française soudée et dynamique.

San Francisco était cependant une ville peu sûre et des rixes éclataient souvent entre les mineurs français et étrangers. Le Consul devait se rendre rapidement dans l’arrière-pays pour éviter la pendaison d’un de ses compatriotes par la population. Ainsi, en 1851, un projet de taxe (50%) pour les prospecteurs d’or étrangers mit le feu aux poudres à Mokelumne Hill. Le consul de France a dû se déplacer de San Francisco, soit deux journées à cheval et une en bateau, pour une mission de maintien de la paix entre les factions de la « French War », sur la French Hill. Ce fut aussi le cas à Placerville en 1853.

En outre, le Consulat organisait de nombreuses manifestations en l’honneur des événements heureux ou malheureux qui affectaient la France, comme en 1855 lors de la prise de Sébastopol.

Après la fièvre de l’or

.            Suite au traité de Francfort du 10 mai 1871, les Français qui immigrent à San Francisco viennent principalement des provinces d’Alsace et Lorraine, nouvellement annexées par l’Allemagne, et des régions de montagne, Hautes-Alpes, Pyrénées-atlantiques (Béarn et Pays basque) et Aveyron (Massif central). Ils travaillent dans la blanchisserie, l’hôtellerie, le commerce des vins, fondent des associations régionales, telles La Société Alsace-Lorraine, La Gauloise ou La Ligue Henri IV. Le quartier français se déplace vers le nord, à North Beach, mais beaucoup de témoignages de la présence française, surtout les commerces, restent dans le centre. Fidèles à la France, loyaux envers les Etats-Unis, les Français participent aux cérémonies du 4 juillet et célèbrent le 14 juillet à partir de 1880.
Le tremblement de terre du 18 avril 1906 frappe cruellement la communauté française. Les grands magasins, l’église, l’hôpital, situés dans le centre, sont détruits. Rapidement, les premiers secours s’organisent. Raphael Weill, propriétaire de la White House, fait habiller à ses frais cinq mille femmes et enfants. Mais, soit crainte d’un nouveau désastre, soit manque de ressources, de nombreux Français partent s’établir à Oakland, San José ou au sud de San Francisco.

En 1914, la France entre en guerre contre l’Allemagne, et de nombreux jeunes nés en France ou fils de Français doivent partir combattre en Europe. Beaucoup ne reverront pas San Francisco. Après la guerre, Mme Adolphe Spreckels, née Alma de Bretteville, fait construire à San Francisco le Palais de la Légion d’Honneur, reproduction aux quatre-cinquièmes de celui de Paris. Il est inauguré le 11 novembre 1924, en l’honneur des jeunes Californiens morts pendant la guerre.

De la période de la Première guerre mondiale date aussi la fondation du club Lafayette. En 1915, beaucoup de Français qui vivent à San Francisco travaillent dans la blanchisserie. Aussi sont-ils particulièrement menacés quand la municipalité décide une taxe très lourde sur ces petits commerces. La prise de conscience de la précarité de leur situation pousse les résidents français, de quelque région qu’ils soient originaires, à se regrouper et à créer en 1916 le club Lafayette dont l’objectif était d’inciter les Français à se faire naturaliser pour devenir citoyens et par leur vote à prévenir des décisions contraires à leurs intérêts.

.            Les Français ont été présents à San Francisco depuis ses origines. Ils ont accompagné la croissance de la ville. Ils lui ont apporté leur art de vivre, à travers la nourriture, les modes, les arts, et ils ont contribué par leur activité et leurs dons à la développer et à l’embellir. Ils ont laissé des traces culturelles sur la ville en plein essor ; ils ont influencé la société. Sans eux, il est difficile d’imaginer San Francisco devenir la métropole sophistiquée et cosmopolite qu’elle est aujourd’hui. Depuis la ruée vers l’or, San Francisco est toujours surnommée : le “Paris du Pacifique !”

À l’image de la ville, les différentes communautés furent atomisées et se métissèrent. La Little France perd alors toute influence dans la vie locale et se dépeuple progressivement. Pourtant, certains lieux de mémoire, l’église Notre-Dame des Victoires, le bâtiment de l’ancienne banque française au 110 rue Sutter, la verrière du magasin City of Paris, le Palais de la Légion d’Honneur, sont encore là pour en témoigner.

« Commercial Street is French, decidedly French, and in it you may see a miniature of the great city La Grande Republique, a mini Paris in San Francisco ». Voilà ce que l’on pouvait lire dans les pages du quotidien The Alta California en 1851. Plus d’un siècle plus tard, Commercial Street existe toujours et près de 65.000 Français (estimation du Consulat) habitent la Baie de San Francisco.

Les plus anciens bâtiments témoignant de la présence historique des Français sont le Audiffred building (au coin des rues Mission et Stuart), sauvé de la destruction en 1906 grâce à l’ingéniosité de son propriétaire qui a largement fourni les pompiers en vins et alcools, et rue Bush, l’église française de San Francisco, Notre-Dame des Victoires. Détruite lors du tremblement de terre et de l’incendie de 1906, elle a été reconstruite en 1908 dans le style de Notre Dame de Fourvières. Le père Etienne Siffert, de l’ordre des Maristes, y célèbre encore une messe en français chaque dimanche, mais son existence est très menacée du fait de la diminution de la population francophone dans la paroisse. Un peu plus loin dans la rue Bush, le bâtiment de l’Alliance française abrite aussi la Ligue Henri IV. Rue Broadway, le restaurant des Alpes, fondé en 1904, est maintenant un restaurant basque.

Dans ce quartier du centre-ville, près du consulat de France, des commerces se sont installés, l’hôtel Cornell, la Petite Auberge, les restaurants Le Central, l’Anjou, Fleur de lys, L’Olivier, les cafés Claude, Bastille, de la Presse, les boulangeries Boudin, donnant à ces quelques rues un air français.

(Note 1). Ce 26 juin 1785, Louis XVI et le maréchal de Castries, ministre de la Marine, remettent officiellement à Lapérouse les instructions concernant ce nouveau voyage autour du monde qu’ils ont imaginé dans les moindres détails. James Cook, disparu quelques années plus tôt lors de sa troisième circumnavigation, avait fait des émules et les Français admiratifs rêvaient de prendre sa relève.

Les sciences sont alors à l’honneur : une riche équipe de savants parmi les meilleurs spécialistes d’astronomie, de botanique ou encore de météorologie est sélectionnée pour participer à l’aventure. L’état-major est également composé de l’élite des officiers choisis parmi une centaine de volontaires, dont le jeune Napoléon Bonaparte, qui voit finalement sa candidature rejetée.

Il s’agit maintenant de trouver des bâtiments capables de mener toute cette équipée sur les plus grands océans du monde. Lapérouse porte son choix sur deux solides navires de transport, le Portefaix et l’Autruche, vite rebaptisés la Boussole et l’Astrolabe.

On entreprend de pousser les cloisons pour faire de la place aux instruments de mesure, aux caisses destinées à accueillir les échantillons et aux 150 ouvrages de la bibliothèque ; sur les ponts sont installés moulins à vent et cucurbites destinés à fournir farine fraîche et eau de mer distillée.

A ce matériel scientifique vient s’ajouter les milliers d’épingles, les 200 peignes ou encore les sacs de fleurs artificielles pour le troc. Les 30 moutons sont entassés dans les chaloupes, les 200 poules réunies dans les dunettes, les 5 vaches attachées au grand mât. En tout ce sont près de 400 tonnes de marchandises et matériels divers qu’il faut embarquer, et tant pis si les dernières provisions ne logent pas : on compte sur l’estomac des quelques 220 marins, officiers et civils embarqués pour faire de la place avant les premières escales.

Le 1er août 1785, les deux navires quittent Brest pour une navigation au trajet et au calendrier stricts, censée ne pas dépasser les 4 années. La première partie se passe bien et Lapérouse atteint le Chili en se félicitant des mesures d’hygiène rigoureuses qui permettent à ses équipages d’échapper aux maladies.

Puis voici l’île de Pâques dont les géants de pierre sont immortalisés par les dessinateurs du bord. Cette brève escale fait oublier pour un temps les dissensions qui peuvent exister entre les marins et les scientifiques, ces derniers étant peu disposés à se plier aux règles de la vie à bord.

À Hawaï, le souvenir de l’assassinat de Cook fait craindre des attaques mais les indigènes s’avèrent pacifiques : troc et ravitaillement peuvent s’effectuer sereinement. Après une escale à Monterrey, « négligeant » la naissante San Francisco, les navires rejoignent ensuite l’Alaska qui intéresse fortement le gouvernement pour développer le commerce de fourrures et établir une route vers l’Extrême-Orient. Le chef des indiens Tlingits vend l’île de la baie Lituya (Baie des Français) à ses visiteurs français en échange de drap rouge, de haches, d'herminettes et de fer en barre !

On ignore toujours la fin mystérieuse de l’expédition aux environs de Botany Bay (Nouvelle-Galles du Sud –future Australie-) au printemps 1788.

Claude Chana, pionnier inconnu de la Ruée vers l’or

.            Mineurs, artisans, paysans, ingénieurs… Les Français ont largement contribué à l’édification du Golden State. Ils y ont aussi laissé leurs marques. Ainsi de ce prospecteur venu de Rouen et qui, fortune faite, plantera les premiers arbres fruitiers de la région.

La statue de Claude Chana, pionnier français (1811-1882), dans le village d’Auburn (Californie), au pied de la Sierra Nevada

.            Claude Chana n’a laissé ni écrits, ni descendance. Son nom n’est passé à la postérité ni à Rouen, ni même en Californie. Pour tout dire, on serait passé à côté si la modeste localité d’Auburn, dans les contreforts de la Sierra Nevada, ne lui avait érigé une statue digne d’un héros de la mythologie antique.

Le monument a été dressé à l’entrée du quartier historique entre le saloon et la poste, la plus ancienne à l’ouest du Mississippi. Un bloc de ciment de 45 tonnes, de 12 mètres de haut, sculpté en 1975 par le dentiste local, le docteur Kenneth Fox, à ses heures perdues. Probablement la trace la plus imposante jamais laissée par un Français dans le paysage californien…

Faute de savoir à quoi ressemblait son modèle, le dentiste lui a donné des traits épais, un visage laborieux, loin de l’exaltation qui poussait les chercheurs d’or à travailler des heures durant entre soleil brûlant et torrent glacé, vêtus, la journée, du manteau qui leur servait la nuit de couverture. Le docteur Fox, installé à Auburn en 1947, a légué à la bourgade d’autres monuments tout aussi imposants : un coolie chinois, symbole des exploités qui ont construit le chemin de fer transcontinental ; une Amazone, tirée des fantasmes des conquistadors qui croyaient la Californie peuplée de guerrières (statue fort peu vêtue au goût des notables locaux qui ont fait détourner les bus scolaires). Le mineur français a été sa dernière œuvre.

Comme « embarquer pour une autre planète »

.            Quand le mineur est arrivé en 1846, la Californie ne suscitait pas grand intérêt dans le reste du monde. Pour découvrir le territoire, il fallait franchir les Rocheuses, exercice déjà suffisamment périlleux, et bien calculer son moment, on était toujours à la merci d’une neige précoce, et Dieu sait qu’il y en avait (et qu’il y en a encore). Passer par les Rocheuses ou affronter le cap Horn. Le canal de Panama n’existait pas. Du Havre, il y en avait pour six mois au minimum. Certains se risquaient à prendre un raccourci, en traversant à pied, en pirogue, ou à dos de mule, l’isthme de Panama, mais cette troisième voie imposait de braver les espèces venimeuses – animales et humaines – et la malaria.

Le chemin le plus sûr, quoique le plus long – 16.000 km ! –, restait la traversée de l’Atlantique, jusqu’à Rio, puis le doublement du cap Horn, ce qui, en fonction des vents ou de leur absence, pouvait prendre près de quarante jours. Les bateaux remontaient ensuite la côte Pacifique ; à mi-parcours, Valparaiso, l’unique ville-étape, faisait l’effet de revenir à la civilisation : plus que soixante jours de mer jusqu’à San Francisco !

Dans son expédition de 1786, La Pérouse l’avait largement manquée, un coup du sort, ou plutôt du brouillard, qui lui en avait masqué l’entrée. L’explorateur mandaté par Louis XVI s’était diverti à Monterey avant de repartir vers l’Asie. « Karl the Fog » en rit encore, que le comte français ait raté la baie. Karl est le nom du brouillard à San Francisco.

Partir pour la Californie, explique l’universitaire Malcolm Rohrbough, l’un des grands érudits de la Ruée vers l’or, c’était comme « embarquer pour une autre planète ». La distance faisait partie de l’expérience. Après un si long voyage, on ne pouvait que se réinventer.

.            La Californie était sous domination mexicaine, pas encore annexée par les Etats-Unis. Le territoire ne comptait qu’un demi-million d’habitants, Indiens pour une bonne part. La baie de San Francisco n’était elle-même qu’un hameau.

Un sacré coup de chance

.            Quelques Français étaient quand même arrivés dans ce village baptisé Yerba Buena : « Le pays où l’herbe est bonne ». Il s’agissait d’herbe aromatique ; cent cinquante ans avant la légalisation de la marijuana !

L’Amérique a toujours été une terre de prédilection pour les Hexagonaux. Trappeurs du Canada, négociants de Louisiane, alliés des californios hispanophones à Los Angeles – qui eut deux maires français, dont un certain Joseph Mascarel, de Marseille, élu en 1865 sous un nom tout droit sorti d’un épisode de Zorro (« Don Jose »), ce qui ne l’empêcha pas de faire interdire le port d’armes en ville … Les Frenchies ont laissé leur empreinte sur la cartographie des Etats-Unis. Encore aujourd’hui, on se sent un peu chez soi dans les prairies. A condition de s’adapter à la prononciation locale. Et de ne pas hésiter à faire répéter. «kezkidis» ? Ah ! bien sûr ! La rivière « Cache-la-Poudre », l’un des hauts lieux de la pêche à la mouche à la lisière du Wyoming. Ou de lire entre les lignes. Le mont Shasta qui domine la vallée californienne de son cône éternellement enneigé ? C’était la montagne Chaste des trappeurs. Le comté de Siskiyou, à la lisière de l’Oregon ? Celui des « Six-Cailloux ». Of course !

.            Claude Chana était un tonnelier, normand, né à Rouen en 1811. Après La Nouvelle-Orléans, où il avait abordé en 1839, il avait remonté le Missouri jusqu’à Saint-Joseph. Il y avait rencontré deux compatriotes, Charles Covillaud né à Cognac, et François Gendron, et ils avaient pris ensemble la route de la Californie.

Ils avaient franchi la Sierra Nevada quelques jours avant le grand blizzard du 29 octobre 1846. Un sacré coup de chance. L’expédition suivante fut bloquée par la neige, à 1.585 m d’altitude, et prise au piège pendant des semaines. Sur 90 membres, la moitié périrent de faim et de froid. L’épopée de la « Donner Party » – du nom des frères Donner qui conduisaient la caravane depuis l’Illinois – est restée dans l’histoire de la migration vers l’Ouest. Un monument a été érigé à la mémoire des victimes. Les techies de la Silicon Valley passent à côté sans s’arrêter lorsqu’ils vont skier le week-end au lac Tahoe. Le mémorial est des plus pudiques sur l’épisode de cannibalisme. En fait, il ne le mentionne même pas.

Une sorte de Forrest Gump

.            En route pour les champs aurifères de Coloma, le groupe arrive au printemps 1848 et campe à Auburn Ravine. Là, Claude Chana découvre de l’or le 16 mai 1848, quatre mois après son collègue tonnelier et nouvel ami James Marshall. Le groupe décidera de rester sur place et d’y poursuivre sa prospection. Ils seront les premiers à établir une colonie permanente dans les environs d'Auburn ; l’emplacement est alors nommé North Fork Dry Diggings puis Woods Dry Diggings. En août 1849, la ville prendra son nom actuel, sans doute à la suite du séjour d'un régiment venu d'Auburn, État de New York. À la fin de l'année, elle est déjà peuplée par 1 500 personnes.

.            Claude Chana était un heureux caractère si on en croit la gazette Bear River News qui lui a consacré quelques lignes en 1881 : avenant, pas réservé pour un sou. Cent quatorze ans plus tard, le Sacramento Bee, qui a essayé de reconstituer ses aventures au moment où la Californie du Nord redécouvrait le potentiel touristique de la Ruée vers l’or, l’a décrit comme une sorte de Forrest Gump : témoin de l’Histoire sans le savoir.

Pendant des années, la chance a souri au tonnelier français. Dès son arrivée, il a trouvé de l’embauche chez le grand propriétaire terrien de l’époque, le Suisse John Sutter. Dans L’Or (1925), Blaise Cendrars a raconté la saga de la découverte du métal précieux sur les terres de Sutter, si vastes qu’elles portaient le nom de Nouvelle-Helvétie (aujourd'hui Sacramento). Le 24 janvier 1848 à Coloma, le menuisier du domaine, James Marshall, un mormon de 35 ans originaire du New Jersey, construisait une scierie à eau sur l’American River lorsqu’il a aperçu quelques éclats au fond du ruisseau. Il n’y croyait pas trop lui-même, mais les pépites ont résisté au test de la mâchoire (on mordait le métal : s’il était mou, c’était de l’or).

Le malheureux Sutter aura un destin romanesque, ruiné par la Ruée vers l’or et le déferlement de centaines de milliers de prospecteurs sur sa Nouvelle-Helvétie, ses 25.000 hectares, 12.000 têtes de bétail et 2.000 chevaux.

.            Chana, qui se trouve à San Jose en ce mois de février 1848 est un terrien français, comme beaucoup de ses compatriotes émigrés. Il s’est lancé dans l’arboriculture et il est venu chercher des graines pour ses plantations. Selon l’historienne Claudine Chalmers, spécialiste de la présence française à San Francisco, il aurait vu un client payer en poudre d’or à l’hôtel Weber. Lui qui connaissait bien James Marshall se serait précipité à Coloma, avec ses deux compatriotes et une vingtaine d’Indiens, après avoir abattu un arbre pour tailler des batées. L’historiographie locale affirme que c’est à la confluence des North et Middle Forks de l’American River qu’il est tombé sur le gros lot. Trois belles pépites dans la ravine d’Auburn. Nous sommes le 16 mai 1848. Bingo !

En un an, Claude Chana accumule 25.000 dollars, l’équivalent de 68 ans de salaire ! Son compère Charles Covillaud a eu l’idée de faire travailler les Indiens – pas encore interdits de séjour dans les mines par les Américains – en échange de quelques marchandises et verroteries. Un entrepreneur, un « vrai yankee », déclare Claudine Chalmers.

.            Le tonnelier, lui, cesse vite son activité après quelques années de chercheur. Il n’est pas de ces flambeurs qui jouent, l’hiver, l’or récolté sur les placers alluviaux pendant la saison. Plein d’usage et raison, il revient à la terre, et ayant gagné assez d’argent, il s’achète un ranch du côté de la Bear River, où il va faire pousser les premiers arbres fruitiers de la région, pêchers et amandiers, grâce à de vieux noyaux retrouvés au fond d’une poche. Il ne fera plus parler de lui, si ce n’est en 1854, quand ses amandes gagneront un prix à la première foire agricole de Californie.

Il fut un fermier, mais aussi un viticulteur avisé qui acheta des boutures de vigne à la Mission de San José.  En 1870, il était devenu l'un des premiers viticulteurs et producteurs de fruits en Californie, une prospérité qui cessera quand les boues produites par l’exploitation hydraulique des mines ruineront son ranch. Il s’installera à Wheatland (comté de Yuba, en Californie) et continuera à y produire du vin dans la région du Johnson Ranch.

.            Il est mort et enterré sur ses dernières terres, en 1882.

« French touch »

.            Voilà donc Chana statufié, il n’en demandait pas tant. Le bon dentiste l’a représenté la panière à la main, agenouillé devant le métal-roi. « Mineur inconnu » de la Ruée vers l’or, selon l’expression de l’écrivain-voyageur Michel Le Bris.

Claude Chana est un nom des plus communs à Auburn. On traverse Chana Drive pour aller au lycée, à Chana High. Mais rares sont ceux qui savent d’où il vient.

.            Emblème des quelque 30.000 Français venus chercher fortune en Californie, soit un dixième des migrants accourus de toute la Terre entre 1849 et 1853. Devant la statue, une plaque rend hommage à « l’aventurier » et « premier arboriculteur » du comté. Curieusement, elle ne mentionne pas qu’il était Français.

.            La contribution des Français à l’histoire de l’Etat est assez peu connue en Californie. Il est vrai que l’apport des étrangers a été largement mis sous le boisseau, au début du XXe siècle, quand une vague de nationalisme anti-immigrants a effacé leurs traces pour construire la légende des héros de l’Ouest américain.

Mineurs, artisans, paysans, ingénieurs, les Français ont pourtant été de toutes les étapes de l’histoire du Golden State. A leur terre d’adoption, ils ont apporté leur « french touch » : des principes révolutionnaires, les mutuelles, des traditions, la viticulture, le pain au levain ou sourdough, grande spécialité de San Francisco – des marques qui ne sont pas étrangères au fait que la Californie est un Etat à part dans l’Union américaine, presque européen. Un Etat qui revendique son « exceptionnalisme » à toutes les étapes de son aventure…

Marie Suize, la fortune en pantalon

.            Marie Suize, septième enfant d'une fratrie de douze, est née le 14 juillet 1824 à Thônes (royaume de Piémont-Sardaigne aujourd'hui Haute-Savoie depuis l'annexion de la Savoie par la France en 1860).

Sans doute ne saura-t-elle jamais qu'elle changea plus tard de nationalité, devenant française en vertu des dispositions du traité de Turin (1860) qui officialise l'acte par lequel le duché de Savoie et le comté de Nice sont réunis ou annexés à la France.

.            Fille du peuple et paysanne, c’est une femme de caractère qui n'a qu'une hâte, quand elle apprend la découverte de l'or, partir vers la Californie. C’est certainement de son père, propriétaire d’une auberge à l’enseigne pompeuse “L’hôtel de la Russie” qu’elle tient son goût pour l’ailleurs,

Personnalité hors du commun, solide comme la montagne qui l’a vue naître, Marie Suize va partir à la conquête de l’or. Le 18 juin 1850, elle embarque dans le port du Havre sur le Ferrière, un trois-mâts qui transporte plus de 150 passagers. Nul ne sait comment elle s'est acquittée du prix de son billet. Compte tenu des dates de traversée, Marie Suize n'a pas pu en tout état de cause profiter de la loterie des lingots d'or.

La loterie des lingots d'or était cette célèbre loterie à vocation politique organisée par la « Société des lingots d'or », créée par décret le 3 août 1850. Elle avait pour vocation de convoyer 5.000 ouvriers sans travail en Californie. Loterie truquée (le lingot n'ayant aucune chance d'être gagné), son ambition réelle était d'évacuer la capitale de ses indésirables, mais aussi des simples indigents.

Sur le registre de bord, son nom figure en n° 65, Lors des formalités d'embarquement, Marie est enregistrée comme étant de sexe masculin et surtout âgée de 23 ans, ce qui ne manque pas de surprendre lorsque l'on observe que ledit registre mentionne qu'elle a présenté un passeport, lequel, normalement, devrait permettre de noter qu'elle en aura 26 dans moins d'un mois. Avant son départ pour San Francisco, elle se fait en effet couper les cheveux et revêt des habits masculins.

Extrait du rôle de l'équipage du Ferrière (1850)

Le voyage

.            Commencée le 22 juin 1850, la traversée n'a qu'une seule escale à Madère le 5 juillet 1850, suivie du passage à « contresens » du cap Horn, et cinq mois plus tard le 25 novembre 1850, le Ferrière atteint le port de San Francisco. Durant tout ce temps, dans la promiscuité que l'on imagine, Marie a dû dissimuler sa féminité.

Débarquée à San Francisco, Marie Suize ne s'attarde guère dans cette ville aux rues boueuses et grouillantes d'une foule bigarrée de pionniers, commerçants et aventuriers. Elle part vers la région de la Jackson Creek, 37 miles au sud de l'endroit où James W. Marshall, l'ouvrier de Johann Sutter, a découvert le 22 janvier 1848 la première pépite dans l'American River, à Sutter's Mill.

Pour se rendre dans cette vallée, il lui faut remonter en bateau à vapeur le fleuve Sacramento, jusqu’à la ville du même nom, fondée en décembre 1848 par Johann Sutter, et de là, poursuivre ensuite en diligence ou à dos de mule pour parvenir à Jackson, également née en 1848 de la ruée vers l'or. Chef-lieu du comté d'Amador, cette cité ressemble à toutes les villes de l'Ouest américain, celles des westerns : des maisons de bois alignées de chaque côté de la rue principale et sur la place centrale un arbre qui sert surtout aux pendaisons.

Marie Pantalon

.            L'or, c'est ce qui l'intéresse. Elle s'allie avec André Douet, un Charentais, dans une de ces sociétés de mineurs fondée en deux poignées de main. Marie Suize acquiert ainsi une concession et ne passe pas inaperçue. Dans l’Amérique des prospecteurs, les femmes sont réduites à de la figuration ; les rares femmes que l'on rencontre sur les lieux d'extraction se cantonnent habituellement dans des rôles de bonnes à tout faire, de blanchisseuses, de cuisinières ou aident au repos du prospecteur. Ce n’est pas le cas de cette Savoyarde qui débarque à San Francisco en 1850. Marie fait désordre : une femme à la tête d'une concession est déjà un cas exceptionnel, mais un jour elle apparaît en pantalon de mineur car elle en a assez de piocher la terre avec des jupons. On ajoute même que mieux qu'un homme, elle manie la pelle et la pioche et n'hésite pas à sortir le revolver en cas de nécessité.

Qu'une femme se comporte en homme, boive, fume, crache et jure, ne peut incommoder, voire rendre jaloux ou complexés les hommes de l'époque enclins à voir le sexe faible devant les fourneaux, ou, accessoirement, au saloon pour les loisirs du samedi soir. Pareil comportement ne peut qu'attirer les foudres d'une société où prospèrent le puritanisme et le machisme. Qui plus est, elle est célibataire et se confrontant aux autres chercheurs d'or, Marie n'a pas froid aux yeux. Et ceux qui vont s'y risquer apprendront à leurs dépens qu'elle est prête à défendre ses biens et … sa personne.

Chercheuse d'or chanceuse, Marie exploite des filons fructueux avec ses équipes. C'est elle qui signe les accords, mène ses troupes et sait défendre ses tunnels, les armes à la main si nécessaire. D'autres prospecteurs et le « Kennedy gang» sauront bientôt combien il en coûte de s'attaquer à « Jeanne d'Arc », son premier surnom. Dans la plus pure tradition des meilleurs westerns, elle le prouve quand en 1860 des Canadiens veulent prospecter son propre placer limitrophe du leur.

C'est ainsi qu'elle devient rapidement une célébrité locale et le pantalon y est sûrement pour quelque chose puisque dès ce moment-là, on la surnomme « Marie Pantalon ».

Les procès

.            Nul document ne laisse supposer qu'elle eut des hommes dans sa vie. Le pantalon lui va mieux que tout autre vêtement, aux dires de ses concitoyens. D’autant plus qu’elle n'a rien d'une beauté grecque, ni de la douceur des traits que l'on prête aux femmes.

Sa tenue vestimentaire : pantalon, bottes hautes et chapeau à larges bords, fumeuse de pipe, n’est pas sans lui poser problème. La loi californienne est stricte, et claire : elle interdit à l’époque tout type de travestissement, à la différence de la France qui autorise les femmes « à s'habiller en homme » depuis l’ordonnance du 16 brumaire an IX (7 novembre 1800). Marie Suize est femme et porte le pantalon : elle est par conséquent travestie, donc en infraction avec la loi ! S'ensuit une série de procès.

.            Le premier procès se déroule à Virginia City (Nevada) où elle souhaite ouvrir un commerce. Le tribunal la condamne à reprendre la robe et à quitter la ville. Plus tard en 1871, à San Francisco, lors d'une halte dans un café, elle est arrêtée et envoyée devant le tribunal. Le juge Sawyer lui inflige une amende de cinq dollars. À Jackson, le troisième et dernier procès prend une tournure différente. La gent féminine se sent concernée. Si la majorité des femmes désapprouvent son comportement, il semblerait qu'une association de suffragettes se soit intéressée à sa cause.

Féministes avant l'heure, ces dames descendent dans la rue pour la soutenir. Un jury est spécialement constitué pour régler son cas. Elle clame qu'elle portait déjà le pantalon avant de débarquer sur le sol américain. L'affaire tourne à son avantage. Les jurés finissent par considérer que son cas n'a rien de répréhensible : elle est finalement relaxée. Pour en finir une bonne fois, elle adresse une demande officielle aux autorités de Virginia City afin d'obtenir le droit de porter le pantalon. Elle aura gain de cause et l'habit qui lui valut maints ennuis, contribue désormais à notoriété.

.            Quand en 1869 une centaine de mineurs lancent une pétition pour que soient entrepris des travaux d'adduction d'eau destinés à faciliter leur labeur, le genre de questions sur lesquelles seuls les hommes ont voix au chapitre, elle sera la seule femme à apporter sa signature sur le papier. Non seulement en appliquant son nom en toutes lettres, preuve qu'elle sait écrire, mais en le complétant par la formule qui importune, en signant « Marie Suize Pantalon ». Il en sera ainsi pour tous les actes qu'elle rédigera par la suite. Elle revendique son surnom. Elle s'en enorgueillit.

Femme d'affaires avisée

.            En femme d'affaires avisée, toujours en association avec André Douet, Marie va multiplier ses activités. Elle achète des terres non seulement pour exploiter le sous-sol, mais aussi pour mettre en valeur la riche terre en surface. Elle achète un ranch dans la région de Jackson, à Secreta Gulch près de Slabtown dans le comté d'Amador, qu'elle baptise "French Garden". Elle produit des arbres fruitiers et des mûriers, un de ses projets étant de se lancer dans l'élevage des vers à soie.

Mais c'est vers la vigne qu'elle s'oriente. Elle plante un cépage d'origine hongroise, le zinfandel, venant probablement de l'est des États-Unis, toujours cultivé de nos jours et devenu traditionnel en Californie. Elle emploie cinq personnes et sa production s'élève à 500 hectolitres de vin par an. Afin de la commercialiser, elle ouvre deux magasins, l'un à Virginia City (Nevada) et l'autre à San Francisco.

Elle vante son vin et son brandy par le biais de la publicité dans les journaux. Ses annonces parlent tantôt de Madame Marie Suize Pantalon, tantôt de Mrs Pants, selon la respectabilité qu'elle veut se donner. Elle ira même jusqu'à se vieillir à Virginia City, une ville de perdition à cette époque-là.

Publicité Marie Suize (boutique de Virginia City)

Spéculatrice moins avisée

.            Marie a pleinement réussi. Mais elle aime jouer en bourse, pouvant aller jusqu'à perdre 150.000 dollars en une seule séance. Elle se laisse ainsi entraîner dans l'aventure du Comstock Lode, ce filon d'or et d'argent qui promet monts et merveilles et qui la ruine, comme tous les autres. Elle avouera à un journaliste avoir amassé de son vivant un mètre cube d'or. Mais elle perdra sa fortune en spéculant.

La fin

.            Le 8 janvier 1892, à 67 ans, elle meurt d'une pneumonie dans sa propriété de Secreta Gulch, près de Jackson. Son ranch sera revendu en 1902 à d'autres Français.

Morte pauvre, sans un sou, Marie Suize, celle qui en 1870 déjà, était qualifiée championne de la revendication pour les droits de la femme en Californie, n'aura pas droit à la moindre pierre tombale : dans le cimetière Saint Patrick de Jackson elle reposera dans une tombe anonyme.

.            Plus d'un siècle s'est écoulé. Aujourd'hui le ranch de Secreta Gulch est toujours en activité et l'on commercialise toujours un vin dont l'étiquette porte son nom. La maison édifiée par Marie est la seule bâtisse de l'époque encore debout, pour la raison simple qu'elle fut conçue à l'image des chalets du Val de Thônes. Constituée de bois, elle est posée sur un soubassement de pierres, alors que les autres bâtisses étaient faites de planches depuis le sol.

Le 14 juillet 2004, à l'occasion du 150e anniversaire de la création du comté d'Amador, une pierre tombale est posée 112 années après sa mort, à la mémoire de la femme au pantalon, égérie de la toile de Gênes.

Cette toile de coton et de lin, de couleur bleue, utilisée abondamment, dès le XVIe siècle, par la marine génoise pour équiper ses navires de voiles ainsi que pour vêtir ses marins. En 1847, Levi Strauss s’est installé à San Francisco et y créa les premiers jeans, lesquels remporteront un grand succès auprès des prospecteurs et des chercheurs d'or.

La ruée vers l'or, Californie 1848 - 1854 © Getty –

Mine d'or en Californie 1849 © Getty

Quelques autres Français illustres

.            L’une des Françaises les plus connues de French Town s’appelle Eléanor Dumont, alias “Madame Moustache” à cause de son duvet proéminent. « Elle monte des maisons de jeu car c’est une très bonne dealeuse de cartes. Elle tient également le Parisian Manson, la maison close haut-de-gamme de San Francisco ».

.            Les banquiers François Louis Alfred Pioche, et son associé Jules Barthélémy Bayer, pour favoriser le développement du quartier de la Mission Dolores, construisent le premier chemin de fer de Californie, sur Market street. Ils sont les principaux financiers et promoteurs du chemin de fer San Francisco-Folsom. Ils investissent dans le développement des services urbains (gaz, eaux), et fondent la PGE (Pacific Gas and Electric Company) que l’on connait aujourd’hui. Ils construisent quais et entrepôts. Ils financent aussi des oeuvres philanthropiques et culturelles, font venir de France des chefs cuisiniers pour rehausser le prestige de la ville dans le domaine culinaire. A sa mort en 1872 François Pioche lègue une importante collection d’art à l’université de Californie. En 1950, le consul de France assiste à la cérémonie de dédicace d’une plaque au 634 Clay street, sous Montgomery, à l’emplacement où se trouvait la banque Pioche, Bayer and Co.

.            Les frères Verdier ont ouvert le premier grand magasin de San Francisco en 1896. Son nom ? “City of Paris”. En 1850, Emile Verdier arrive à San Francisco à bord d’un trois-mâts à la proue gravée de quatre mots : “La ville de Paris”. Lorsqu’il entre dans la Baie, avec les cales remplies de marchandises “from Paris”, le bateau est pris d’assaut avant même qu’il ne soit amarré à Long Wharf. « Il a réussi à vendre sa marchandise avant même de toucher terre ! » Le City of Paris a été racheté par Neiman Marcus en 1974. Aujourd’hui, lorsque vous entrez dans ce grand magasin d’Union Square, il ne reste que l’immense rotonde de l’emporium d’origine. Le dôme de verre représente un bateau sur les flots, accompagné de la devise de Paris “Fluctuat nec mergitur”…

Eleanor Dumont, Francois Pioche et Emile Verdier. (Photo : DR)

.            Deux Français, les frères Lazard s’occupent eux de garder bien au chaud l’or des mineurs. « Ils ont commencé en leur louant des coffres fort ».

.            Alors qu’il n’y a quasiment plus d’or accessible en Californie, un certain Raphaël Weill est venu travailler dans un magasin de produits français tenu par des américains. Très vite, il devient propriétaire et renomme la boutique “The White House”, traduction malheureuse de “La Maison du Blanc”. Lors du violent tremblement de terre du 18 avril 1906, il commande des stocks de vêtements pour rhabiller 5.000 femmes et enfants. Très estimé par la population san-franciscaine, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1920, année de sa mort. Aujourd’hui, au dessus du Banana Republic de Grant Avenue, il est écrit “The White House”…

.            En 1851, Isidore Boudin, 16 ans, gagne son voyage à la « loterie des lingots ». Mais à l’or, le garçon boulanger préfère le pain au levain … Le clan Boudin ne plaisante pas avec le pain. Encore moins avec le levain. Quand le tremblement de terre du 18 avril 1906 dévaste San Francisco, Isidore est mort depuis des années (en 1887), mais sa femme Louise Boudin veille au grain. Elle attrape un seau, sauve le précieux levain de l’incendie et reconstruit la boulangerie, quelques kilomètres plus à l’ouest sur le boulevard Geary. Le magasin s’y trouve toujours, à l’angle de la 10e Avenue. Depuis près de cent soixante-dix ans, Boudin est une institution à San Francisco.

.            En 1853, un Français, Joseph Yves Limantour, déchaîne les passions lorsqu’il revendique la propriété de 17.756 acres (la moitié de San Francisco). Ces terrains ne valaient pratiquement rien lorsque le gouverneur mexicain les lui a accordés en 1843 pour solder des dettes, mais dix ans plus tard, avec l’afflux de population, le mètre carré a atteint des valeurs prodigieuses. Menacés dans leurs droits de propriété, les habitants de San Francisco se réfugient dans des tactiques variées. Certains paient, d’autres essaient d’intimider et même d’assassiner Limantour et ses témoins. Finalement, en 1858, la Commission fédérale d’examen des titres chargée de statuer sur la question conclut à une fraude, une décision qui arrange bien les habitants de San Francisco.

Les Français font souffler un vent de révolution sur « Moke Hill »

.            Dans les années 1850, Mokelumne Hill était l'une des villes les plus riches et les plus importantes de Californie pour l'extraction de l'or. Fondée en 1848 par un groupe d'Oregoniens qui exploitaient des mines à Big Bar, non loin de là, Mokelumne Hill est ainsi devenu le nom du poste commercial situé sur la colline au-dessus du filon.

Fin 1848, le consul de France à San Francisco rapporta que quatre Français étaient revenus avec 138 livres d'or, toutes provenant d'un ravin près de Mokelumne Hill. Des rapports de ce genre ont fini par être diffusés et une ruée de mineurs s'est abattue sur la région.

Mokelumne Hill vers 1860

.            Comme beaucoup des premières colonies de la ruée vers l'or, Mokelumne Hill a connu un pic précoce et rapide avec une population estimée à 15.000 personnes en 1850. La ville était connue pour sa population particulièrement diversifiée, comprenant des Américains, des Français, des Allemands, des Espagnols, des Chiliens, des Mexicains, des Chinois et d'autres. On dit qu'à la fin de 1851, les Français étaient entre 6.000 et 8.000 dans la ville qu'ils appelaient "Les Fourcades", du nom de deux frères originaires de Dordogne, Albert et Jean. Prépositionnés dans la région de Monterey, ils étaient arrivés dès 1848, ce qui leur avait permis d’être parmi les premiers à faire fortune. « Moke Hill », comme disent les locaux, a longtemps été pour ainsi dire terre de France ; les Français avaient même leur propre journal.

Dans l’univers cosmopolite des prospecteurs, les Français avaient la réputation d’avoir de la chance et de trouver de bons filons. Mokelumne Hill est de ces endroits miraculeux. D’ailleurs, c’est là que sont arrivés en novembre 1850 les gardes mobiles envoyés depuis Paris sur un bâtiment de la Marine nationale, en guise de remerciement pour les services rendus pendant la répression de 1848. De Stockton, on les entend monter en formation militaire, au pas cadencé. Cent cinquante hommes en uniforme, derrière leurs officiers et leurs clairons.

.            Au début des années 1850, la réputation de Mokelumne Hill était cependant celle d’un camp dangereux et sans loi. Il est vrai que les Français de 1848 n’avaient pas perdu leur esprit rebelle en arrivant dans le Golden State. En 1851, un projet de taxe (50%) pour les prospecteurs d’or étrangers met le feu aux poudres à Mokelumne Hill. Un épisode fameux de la Ruée vers l’or que les journaux de l’époque ont appelé « The French War ». Rien de trépidant à l’échelle des règlements de comptes du Wild West, mais, dans l’histoire de la présence française en Californie, l’incident a fait date. Pour tout dire, le consul de France a dû se déplacer de San Francisco, soit deux journées à cheval et une en bateau, pour une mission de maintien de la paix entre les factions. Fusils, barricades, le bilan a été contenu – un mort, quelques blessés – mais la « guerre » de French Hill a bien eu lieu.


Mokelumne  Hill, vers 1900

.            En 1852, un comité de vigilance a été formé pour faire face à la violence et à la criminalité qui sévissaient dans la ville. En 1852, une grande partie de l'anarchie et des troubles a été jugulée et la ville a pu obtenir le siège du comté, ce qu'elle a conservé jusqu'en 1866. Le bureau de poste de Mokelumne Hill a été créé en 1851 et fonctionne encore aujourd'hui. Le premier journal du comté de Calaveras, le Calaveras Chronicle, y a été publié la même année.

De nombreux incendies ont dévasté Mokelumne Hill au fil des ans. Une édition du 21 août 1854 du Sacramento Daily Union rapporte "Mokelumne Hill in Ashes", « la ville réduite en cendres, la destruction totale causant 300.000 dollars de pertes ». L'historique Hôtel Léger, qui existe toujours, aurait été détruit dans l'incendie de 1854, puis à nouveau en 1865 et 1875, et à chaque fois reconstruit. La ville a créé son service d'incendie en 1861, après avoir installé des lampadaires à gaz en 1857.

Le filon d'or de Mokelumne Hill a commencé à s'épuiser dès les années 1860, et la ville a alors diminué en termes de population (656 en 2020) et d'importance. Le siège du comté a été déplacé à San Andreas en 1866.

Malgré un ralentissement de l’industrie minière locale, l'extraction de l'or a été maintenue dans la région pendant de nombreuses décennies, avec diverses nouvelles découvertes qui ont maintenu Mokelumne Hill dans l'actualité. La ville n'a jamais été complètement abandonnée, et l'exploitation minière s'est finalement orientée vers le tourisme, ce qui a permis de préserver les nombreux bâtiments historiques qui subsistent dans la ville.

Malakoff Diggins : un village français en Californie

.            Au nord d’Auburn, passée la monumentale statue de Claude Chana, l’un des premiers prospecteurs français en Californie, la route 49 a été rebaptisée Gold Rush Highway. A l’époque de la Ruée vers l’or, la région comptait jusqu’à 2.500 camps. Elle regorge aujourd’hui de mines fantômes. En s’enfonçant dans la forêt de pins ponderosa, de chênes californiens et de manzanitas, par des chemins en lacet, on découvre la mine de Malakoff Diggins.

Lors de la ruée vers l’or, une mine a été créée à cet endroit par des ingénieurs et entrepreneurs français, autour de laquelle s’est développée un village français que l’archéologue Mark Selverston (Sonoma State University) a redécouvert lors de fouilles menées au début des années 2010. Pendant 15 ans environ, le lieu fut entièrement français, avec notamment « L’hôtel de Paris » tenu par une certaine Mme Auguste, et des personnages haut en couleurs qui avaient traversé l’Atlantique pour tenter l’aventure et qui reposent désormais au cimetière qui a résisté aux ravages du temps.

Le nom de Malakoff a été choisi en l’honneur de la victoire des armées françaises le 08 septembre 1855 à la bataille de Malakoff, lors de la prise de Sébastopol au cours de la guerre de Crimée.

Le "canyon", taillé au couteau dans la roche, mesure 2.100 m de long, 910 m de large et près de 180 m de profondeur par endroits.

La mine de North Bloomfield, (env. 1891)

.            En 1850, alors qu’il restait peu d'or dans les cours d'eau, les mineurs ont commencé à découvrir de l'or dans le lit d'anciennes rivières et sur les flancs des montagnes au-dessus des ruisseaux. En 1851, trois mineurs se sont dirigés vers le nord-est de ce qui est aujourd'hui la ville de Nevada pour prospecter une zone moins fréquentée. Un mineur est revenu en ville pour se ravitailler avec … une poche pleine de pépites d'or. Il a été suivi par de nombreux prospecteurs, mais ces derniers n'ont cependant pas trouvé d'or et ont déclaré la zone "Humbug" (« canular »), le ruisseau étant ainsi appelé "Humbug Creek". Vers 1852, les colons ont commencé à arriver dans la région et la ville de "Humbug" a vu le jour.

.            Ces mineurs n’avaient pas de solution pour déplacer la terre vers un endroit où il y avait de l'eau. C’est ainsi qu’en 1853, ils ont inventé une nouvelle méthode d'exploitation minière développée par le Limougeaud Jules Poquillon et appelée exploitation hydraulique. Des barrages ont été construits en hauteur dans les montagnes. L'eau était acheminée depuis les réservoirs par un canal en bois qui atteignit jusqu’à 72 km de long. L'eau s’écoulait ensuite à grande vitesse par des tuyaux en toile pour alimenter des lances monitor installées dans les anciens lits de rivière. Les mineurs orientaient les monitors vers les flancs des collines pour laver le gravier à grande eau. Avec le temps, les lances monitors sont devenues plus grandes et plus puissantes. Elles étaient si puissantes qu'elles pouvaient lancer un rocher de 15 kg comme un boulet de canon, voire tuer une personne.

En 1857, la ville avait atteint 500 habitants. Les habitants trouvaient le nom "Humbug" trop indigne et ont rebaptisé la ville "Bloomfield", mais la Californie ayant déjà une ville portant ce nom elle a été rebaptisée "North Bloomfield". Outre les Français et Américains, plus de 300 Chinois travaillaient dans cette mine et deux colonies chinoises se sont établies à North Bloomfield.

.            La North Bloomfield Mining and Gravel Company a été créée en 1866 par 30 investisseurs de San Francisco pour exploiter la mine d'or hydraulique de Malakoff. Les droits d'eau de la compagnie correspondaient au même bassin versant que celui de la Summit Water and Irrigation Company. Mais l’eau des réservoirs, drainés par le principal canal de la compagnie, le Bloomfield Ditch, n’était bien entendu que très partiellement utilisée pour l'irrigation, au profit de l'exploitation minière.

.            La compagnie avait de nombreuses activités dans le comté du Nevada, mais celles de la mine de Malakoff étaient les plus remarquables. La compagnie a creusé un tunnel de drainage de 2.400 m de long dans le rocher de la mine de Malakoff, permettant d’atteindre en 1876 un maximum de traitement de 50.000 tonnes de gravier par jour, en faisant fonctionner sept canons à eau géants 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Dans son rapport annuel de 1879, le président de la société a salué « ... l’installation d’un éclairage électrique d'une intensité de 12 000 candela ... » comme une amélioration majeure pour faciliter les opérations minières la nuit, plus efficace que les brasiers utilisés jusqu'alors. La première ligne téléphonique longue distance au monde, reliant French Corral (Note 2) à Bowman Lake a ensuite été installée pour passer par North Bloomfield et desservir la mine.

.            L’activité de la mine fit grimper la population de Cette technique d’exploration des montagnes aurifères, qui consiste à laver et éroder des montagnes entières de graviers pour en extraire l'or, outre sa gigantesque ampleur, est très polluante et dévastatrice. Les débris, le limon et les millions de m3 d'eau utilisés quotidiennement par la mine provoquèrent de vastes inondations. Dès la fin des années 1860, les villes aval de Marysville et de Yuba City furent régulièrement recouvertes de boues et de rochers, par endroits ensevelies sous 7,6 m. Sacramento a été inondée à plusieurs reprises. En 1883, on estimait que la baie de San Francisco se remplissait de limon au rythme d'un pied par an. Des milliers d'hectares de riches terres agricoles et de propriétés ont ainsi été détruits à la suite de l'exploitation hydraulique.

.            Les agriculteurs des vallées se sont révoltés. Et c’est ainsi que la mine de Malakof fut l'un des nombreux sites d'exploitation hydraulique au coeur de l'affaire Woodruff contre North Bloomfield Mining and Gravel Company. En septembre 1882, Edwards Woodruff, un New-Yorkais qui possédait des terres agricoles à Marysville, mécontent, avec le soutien des agriculteurs de la vallée de Sacramento intenta un procès créant la première grande controverse environnementale de Californie. En juin 1883, l'affaire fut jugée et le 01 janvier 1884, le juge Lorenzo Sawyer a rendu l'une des premières décisions environnementales aux États-Unis. Alors que la North Bloomfield Mining and Gravel Company était jusque-là réputée pour avoir exploité la plus grande mine d'or hydraulique du monde, la décision Sawyer a brusquement mis fin à l'exploitation hydraulique des mines au pays de l'or.

.            La mine et plusieurs bâtiments de l'époque de la ruée vers l'or sont inscrits au Registre national des lieux historiques sous le nom de Malakoff Diggins-North Bloomfield Historic District. Le lieu est aujourd’hui un magnifique State Park qui accueille 35.000 visiteurs par an. Les visiteurs peuvent voir les énormes falaises sculptées par les puissants courants d'eau, résultats de la nouvelle technique minière. Dans le petit cimetière, on cherche la tombe de « Madame Auguste », la propriétaire de l’Hôtel de Paris, rebaptisé « de France », signe d’une ambition grandissante. On marche de la mine Derbec, du nom du journaliste Etienne Derbec, arrivé début 1850 sur le Cachalot, à la mine Le Du, propriété de Jean-Baptiste Le Du, un brave qui décida d’en finir en 1912 après une vie de labeur. Le Français se fit sauter la cervelle, un bâton d’explosifs dans la bouche, après avoir lui-même allumé la mèche et « attendu calmement la fin », a rapporté le journal local, admiratif.

Note 2 : Le nom de French Corral tire son origine d’un Français vivant au Frenchman's Bar sur la rivière Yuba qui, en 1849, construit un corral pour mulets sur le site qui deviendra plus tard la ville. À peu près au même moment, un M. Galloway a établi un bureau de poste à proximité, sous une tente en attendant une bâtisse en rondins. En 1851, la ville est apparue sous le nom de Frenchmans Couill sur une carte de Milleson & Adams, et en 1857, la ville a été nommée French Corral sur la carte de Goddard. À un moment donné au cours de cette période, les habitants ont tenté de renommer la ville Carrolton, mais le nouveau nom n'est jamais resté en place et il est resté French Corral.
L'exploitation minière et, dans une moindre mesure, l'agriculture ont toutes deux contribué à l'essor de French Corral. Dans les années 1850, c'était une ville importante entre les plaques tournantes de la ruée vers l'or de Grass Valley et Nevada City et le nord rural de San Juan.

La Société des Lingots d’Or (1850-1853)

.            En vue de faciliter les départs vers la Californie et de les organiser, près d'une centaine de sociétés d'émigration (la Mine d'or, le Monde d'or, la Ruche d'or, la Toison d'or, la Gerbe d'or, la Rivière d'or, etc ...) se constituèrent à Paris en 1849 et en 1850 et se livrèrent à une propagande effrénée qui passionna l'opinion. Fondées trop souvent par des aventuriers sans scrupules, elles avaient, dès la fin de 1851, presque toutes fait faillite. Grâce à la plus importante d’entre-elles, la Société des lingots d'or, après beaucoup d'échecs et de dures épreuves, des milliers de Français réussirent à s'installer en Californie.

.            La Société des lingots d'or, organisa, avec l'approbation du préfet de police le 03 août 1850, une petite loterie (les loteries étant alors fréquentes) de huit millions de francs basée sur l'exploitation de l'inépuisable Eldorado. La loterie en question serait accessible aux bourses les plus démocratiques : un franc le billet. Il y aurait, assure-t-on, un gros lot de quatre cents mille francs. La loi ne permettant pas que les lots — il y en aurait 224 — soient payés en argent, on les paierait en lingots d'or. Pour une légère mise de fonds de vingt sous, le gagnant se verrait possesseur d'une pépite d'un demi-million, un petit rocher de métal jaune. « L'exhibition publique du principal lingot de la Loterie des Lingots d'or, celui de 400 000 francs, est un de ces événements … qui fit passer la France entière et aussi les étrangers par la porte qui s'ouvre sur le boulevard Montmartre, pour sortir par le passage Jouffroy, après avoir payé leur tribut d'admiration à l'idole du jour. Aucun voyageur ne voudrait retourner dans sa ville natale sans être en mesure de fournir le signalement exact du précieux lingot. » D’après Alexandre Dumas fils, qui vendit sans vergogne sa plume pour cette escroquerie politico-financière.

La Société reçut ainsi l'appui et le patronage officiels, et surtout, elle fut la seule à réaliser le transport d'un nombre très important d'émigrants. Sa loterie truquée, devait permettre d’assurer le transport gratuit en Californie de cinq mille émigrants, notamment des indésirables de la capitale, mais aussi des simples indigents et surtout les Parisiens sans ressources ayant l'expérience des armes, les anciens de la garde mobile et de la garde républicaine, les révolutionnaires et les émeutiers ; craignant les idées avancées de ces « quarante-huitards », les autorités avaient hâte d'en être débarrassées. La réaction triomphante était en effet décidée à briser toute opposition et le gouvernement fit constituer une société dès février 1850, en vue d'envoyer en Californie d'anciens sous-officiers ou soldats de la garde mobile.

.            Le gouvernement, en encourageant cette loterie, veut-il répondre une fois pour toutes à ses adversaires qui l'accusent de ne rien faire en faveur des classes pauvres ? Sur les huit millions qui composeraient le capital de la loterie, quatre millions seraient exclusivement réservés à transporter gratis en Californie, une sorte de train de plaisir maritime, avec cette différence qu'il ne ramènerait pas. En conduisant les nécessiteux, les pauvres et les mendiants, tous les « fruits secs » de notre état social à la source du Pactole. En réalité, il semblerait que ce fut pour le profit d'un familier de l'Elysée, Aladenyze qui avait été l'un des complices de Louis-Napoléon dans son complot de Boulogne, que le gouvernement donna son patronage à cette loterie véreuse.

Malgré une large publicité, les billets ne se vendaient pas aussi rapidement qu'on l'avait espéré, à tel point qu'il fallut ajourner de quatre mois la date prévue pour le tirage. Le transport des émigrants se heurtait en effet à de multiples difficultés, les prix proposés par les armateurs étant jugés trop élevés. Non sans peine, on finit par se mettre d'accord sur une base de 795 francs par émigrant transporté. La situation financière s'avéra désastreuse, mais pour éviter un scandale, on continua à organiser des départs d'émigrants. Il fut aussi décidé de procéder au tirage au sort des billets.

.            Le tirage eut lieu le 16 novembre 1851 au cirque des Champs-Elysées. Le possesseur du billet 2 558 115, un vigneron champenois de Bouzy, nommé Louis-Médard Yvonnet, emporta le lingot de 400 000 francs. Bien que la société fut en déconfiture, on put quand même payer les lots. L'inventaire terminé, on découvrit que 243 848 billets demeuraient invendus, c'est-à-dire presque exactement la moitié des billets émis. Le comité de liquidation voulut tenir les promesses faites aux émigrants. Le 7 décembre 1852, il fallut clore les registres d'inscription, et la Société des lingots d'or réussit à faire partir 17 navires qui transportèrent 3 470 émigrants, de mai 1851 à octobre 1853. Beaucoup ont déchanté, puisqu'arrivés bien après la ruée dans une ville inflationniste et onéreuse. Le dernier bateau fut l'Alphonse-Nicolas Cézard qui arriva à San Francisco le 15 mai 1853. Parti du Havre le 25 janvier, il avait effectué une traversée sans escale en 116 jours, battant tous les records de vitesse des navires français.

Deux lettres sur l’expédition d’émigrants en Californie par la Loterie des lingots d’or de Pierre-Sébastien Laurentie (Le Houga, 1793/1876) Journaliste, écrivain et penseur anti-libéral, catholique et légitimiste.

Lieu : La Mahaudière (Loir-et-Cher)

Destinataire : Pierre-Antoine Berryer (1790/1868), avocat et homme politique légitimiste.

Date : 19-23 septembre 1850

Par ces lettres, Laurentie souhaite que Berryer intervienne auprès du ministre de l'Intérieur pour favoriser la société L'Union Maritime - dans laquelle son gendre a des intérêts, pour l'attribution du marché. "Il s'agit du transport des 5.000 émigrants que La Loterie des Lingots d'or veut expédier pour la Californie. M. Le Cotté est associé de l'Union maritime qui a fait offre avantageuse au Gouvernement pour ce transport. Cette compagnie est en mesure de faire ce que nulle autre ne fera, ce que ne feront pas surtout des particuliers, intéressés à traiter les passagers comme des cargaisons de marchandises [...]. Vous savez que c'est une affaire de Gouvernement. Les propositions de la compagnie sont les plus favorables ; et nulle autre d'ailleurs n'offre des garanties meilleures sous le rapport de probité, de morale, de fidélité aux engagements. L'Union Maritime est sous le patronage des hommes les plus considérables, et j'ai besoin pour mon gendre que l'affaire prenne de grands développements [...]".