Les derniers navire négrier et esclaves survivantes aux Etats-Unis

Le Clotilda, dernier navire négrier arrivé aux États-Unis.

Ouest-France – 23 mai 2019 _ National Geographic -  Joel K. Bourne, Jr. – 23 août 2020

.            La goélette Clotilda a transporté illégalement des esclaves d'Afrique (les derniers) vers les États-Unis en 1860, plus de 50 ans après l'interdiction de l'importation des esclaves.

Le Clotilda était un navire négrier semblable à celui-ci - Getty Images

.            La goélette deux mats Clotilda, considérée comme le dernier navire à avoir transporté des esclaves entre l'Afrique et l'Amérique, vient d'être découverte au fond d'un bras isolé du fleuve Mobile en Alabama.

« Les descendants des survivants du Clotilda attendaient cette découverte depuis des générations, » rapporte Lisa Demetropoulos Jones, directrice de l'Alabama Historical Commission (AHC) et State Historic Preservation Officer (agent responsable de la conservation historique pour l'Alabama). « Nous sommes ravis de pouvoir enfin répondre à leurs attentes. »

Représentation de la traite des esclaves dans l'île de Gorée - Getty Images

.            Les prisonniers embarqués sur le Clotilda étaient les derniers des 390.000 Africains à avoir été ramenés de force pour être asservis aux Etats-Unis entre le début du 17e siècle et les années 1860. Des milliers de navires ont participé à la traite transatlantique, mais peu d'épaves de négriers ont été retrouvées.

La découverte du Clotilda apporte un regard nouveau sur un chapitre délaissé de l'histoire des Etats-Unis et elle représente par ailleurs un pan important de l'histoire d'Africatown, une ville construite par les descendants du dernier navire de traite américain.

 « Les détenus ont été dessinés, interviewés et même filmés, » dit Sylviane Diouf, historienne réputée et spécialiste de la diaspora africaine, dont le livre paru en 2007, Dreams of Africa in Alabama, retrace le périple du Clotilda en faisant référence à certains survivants, marchands d'esclaves et leurs prisonniers, ayant vécu au 20e siècle. « La personne qui a organisé l'expédition en a parlé. Le capitaine du navire a écrit sur le sujet. Nous connaissons donc l'histoire sous différents angles. Je n'ai rien vu de tel ailleurs. Les rares témoignages directs des propriétaires d'esclaves et de leurs victimes offrent un regard singulier sur la traite négrière transatlantique. C'est l'histoire la mieux documentée d'un voyage d'esclaves dans l'hémisphère ouest ».

Tout commence par un pari.

.            Malgré l’interdiction de l’importation d’esclaves aux États-Unis en 1808, après cette date, l’esclavage continuait et la traite des esclaves également … plus ou moins clandestinement. Les sudistes propriétaires des plantations du Sud étaient toujours demandeurs de main-d’œuvre et voyaient les prix du commerce d'esclaves grimper en flèche, par la rareté et l’illégalité de ces pratiques.

« Dans le Deep South, le Sud profond, alors en pleine expansion, on achetait à grand prix des esclaves dans les États situés plus au nord. Il fallait compter environ 50.000 dollars d’aujourd’hui pour un Virginien, par exemple, alors qu’un Africain coûtait 14.000 dollars », précise Sylviane Diouf.

Nombreux étaient les planteurs qui plaidaient en faveur d'une reprise de la traite négrière. Un riche propriétaire terrien et armateur vivant à Mobile, en Alabama, du nom de Timothy Meaher, paria 1.000 dollars avec différents hommes d'affaires qu'il réussirait à faire passer en contrebande un navire d'esclaves africains dans la baie de Mobile au nez et à la barbe des autorités fédérales. Il y avait de l’argent à se faire.

.            Meaher s'empressa d'affréter une goélette élégante et rapide appelée Clotilda. À l’origine, elle servait à transporter du bois et d’autres matériaux. Elle a été transformée en navire de traite sur les ordres de Timothy Meaher. En 1860, il enrôla son concepteur, le capitaine William Foster, pour en prendre la barre et mettre le cap sur le port négrier historique de Ouidah, sur les côtes du Dahomey (l'actuel Bénin), dans le but d'y acheter des esclaves.

Image de Jason Treat et Kelsey Nowakowski, NG Staff. Art : Thom Tenery

Foster quitta l'Afrique avec 110 jeunes hommes, femmes et enfants entassés dans la cale de la goélette. 109 esclaves africains ont survécu au cruel voyage, une jeune fille trouvant la mort au cours des six semaines que dura cet horrible voyage. Le 8 juillet, la goélette arrive à Mobile. Meaher acheta la « cargaison » pour la somme de 9.000 $ alors qu'elle en coûtait 20 fois plus sur le marché dans l'Alabama de 1860.

Illustration d'un navire transportant des esclaves au musée des Beaux Arts à Chartres (France).

.            Après avoir transféré les esclaves sur un bateau fluvial détenu par le frère de Meaher, Foster brûla le Clotilda jusqu'à la ligne de flottaison, à côté d’une île, pour dissimuler leur crime. Il fallait nécessairement faire disparaître les traces de ce qui était passible de la peine de mort à l’époque. La goélette emporta avec elle tous ses secrets pendant plusieurs décennies, et c’est là, plus de 160 ans plus tard, que les vestiges de l’épave ont été retrouvés. Entre temps, des négationnistes sans scrupule continuaient d’affirmer que ce sombre épisode de l'histoire américaine n'avait jamais eu lieu.

Les Africains sont cachés dans les marais et ne seront pas découverts par les autorités. Les deux armateurs se « partagent » cette cargaison humaine, et en vendent une partie. Ils feront l’objet de soupçons et seront tout de même poursuivis en justice, mais ils ne seront pas été condamnés, faute de preuves matérielles !

Africatown.

.            Après l'abolition de l'esclavage et la fin de la Guerre civile, les hommes et femmes « libérés » souhaitaient naturellement regagner leurs foyers en Afrique de l'Ouest. N'ayant pas les moyens d'y parvenir, ils finirent à force de travail et de privations par acquérir des petites parcelles de terrain au nord de Mobile (y compris celles de Timothy Meaher !) pour y établir leur propre communauté, avec leurs propres règles, dans un quartier qu’ils baptisèrent plus tard Africatown. À cet endroit, ils ont pu se construire une nouvelle vie sans jamais perdre leur identité africaine. Situé à quelques miles au nord du centre-ville de Mobile, il compte encore 2.000 habitants aujourd’hui, dont une partie importante descendant de ces esclaves ont grandi avec les récits du tristement célèbre navire qui avait transporté leurs ancêtres jusqu'en Alabama.

« S'ils trouvent les restes de ce bateau, ce sera un grand événement, » présageait jusque-là Lorna Woods, descendante d'une survivante du Clotilda. « Cela prouvera tout ce que notre mère nous a raconté. Nous serons vraiment soulagés. » Mary Elliott, conservatrice du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, rejoint Lorna Woods sur ce point. « De nos jours, il existe de nombreux exemples de personnes qui affirment que des événements comme les émeutes raciales de Tulsa de 1921 n‘ont pas eu lieu ! Désormais, grâce à l'archéologie, aux recherches menées dans les archives, à la combinaison des sciences et de la mémoire collective, on ne peut plus le nier. Ils sont enfin connectés à leurs ancêtres de façon tangible et le doute quant à la véracité de leur histoire est enfin levé. »

À la recherche de l’histoire occultée.

.            Du fait que le capitaine Foster ait rapporté qu’il avait brûlé et coulé le Clotilda dans le Delta au nord de la baie de Mobile (Alabama), des recherches ont eu lieu au cours du XXIe siècle pour retrouver l’épave. Au fil des années, les tentatives de localisation se sont multipliées. Plusieurs épaves visibles ont été désignées par les habitants comme étant le navire négrier. Cependant, le delta commun aux fleuves Mobile et Tensaw est truffé de marécages, de bras morts et de bayous ainsi que d'épaves accumulées sur plus de trois siècles d'activité maritime.

Le 24 janvier 2018, à l'occasion d'une marée exceptionnellement basse causée par un vent du nord (blizzard en Amérique du Nord), un journaliste local a cru, à tort, découvrir le Clotilda dans un bayou du delta inférieur du fleuve Tensaw-Mobile, à quelques kilomètres au nord de la ville de Mobile. Mais la fausse alerte a permis d'attirer l'attention des citoyens américains sur ce négrier perdu depuis bien longtemps. De la même façon, il a incité l’Alabama Historical Commission (AHC) à financer de plus amples recherches en partenariat avec la National Geographic Society et Search, Inc.

.            Les chercheurs ont parcouru des centaines de documents originaux de l'époque et analysé les enregistrements de plus de 2.000 navires en service dans les eaux du Golfe du Mexique à la fin des années 1850. Ils ont découvert que le Clotilda faisait partie des cinq goélettes construites dans le Golfe, puis assurées. Les documents d'immatriculation du navire offraient des descriptions détaillées de la goélette, notamment sur sa construction et ses dimensions.

« Le Clotilda était un navire atypique, construit sur mesure. Il n'y avait qu'une seule goélette construite dans le Golfe d'une longueur de 26 m, d'un maître-beau de 7 m avec une cale de 2,10 m, et c'était Clotilda» selon Search, Inc. Les archives montraient également que la goélette avait une charpente en chêne blanc recouverte de pin jaune du sud, elle était équipée d'une dérive haute de 4 m qui pouvait être levée ou baissée en fonction de la profondeur des eaux.

.            Les recherches se sont concentrés sur un tronçon du fleuve Mobile qui n'avait jamais été dragué. La plupart des épaves détectées ont pu être rapidement écartées. En revanche, l'une d'entre elles, présentait toutes les caractéristiques attendues. Bien qu’aucune plaque d'identification ni aucun autre artefact nominatif n'a permis d'identifier une bonne fois pour toute le navire, au regard des différentes preuves, on peut estimer que son identité a été établie au-delà de tout doute raisonnable. Le 22 mai 2019, après une longue enquête, l’Alabama Historical Commission annonce que l'épave du Clotilda est formellement identifiée au fond d'un bras isolé du fleuve Mobile à 240 km à l’est de la Nouvelle-Orleans.

Il aura fallu un peu plus d’un an d’enquête et de recherche à la société d’archéologie Search Inc, pour assurer que l’épave retrouvée à Mobileest bien celle du Clotilda. C’est une découverte archéologique extraordinaire car le voyage du navire a eu lieu pendant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire du Sud et l’épave constitue une preuve tangible supplémentaire de l’esclavage.

Un mémorial consacré aux négriers ?

.            L'épave du Clotilda conforte à présent les espoirs des habitants d'Africatown, une ville qui a souffert d'un déclin de population, de la pauvreté et d'une série d'attaques environnementales perpétrées par les acteurs de l'industrie lourde qui encerclent la communauté. Les résidents espèrent que les vestiges du navire attireront les touristes et inciteront les entreprises à s'implanter dans la région pour faire renaître l'emploi.

.            Certains ont suggéré que le navire soit restauré puis exposé. Mais l’épave, calcinée, est en très mauvais état et la restaurer coûterait des millions de dollars. En revanche, on peut très bien imaginer de construire un mémorial national consacré aux navires de la traite négrière.

Les dernieres esclaves des Etats-Unis venaient du Bénin

Newcastle University, Press Office - 25 March 2020.

Sally Smith

Le dernier navire négrier transatlantique a accosté aux Etats-Unis en 1860. - Getty Images

.            En 2019, une chercheuse de l'Université de Newcastle, Hannah Durkin, a découvert l'histoire de la dernière esclave survivante connue des navires négriers transatlantiques, amenée aux Etats-Unis en 1860.

Certains détails de son histoire ont été enregistrés au XXe siècle, lorsque des historiens et des militants des droits civiques ont commencé à documenter les expériences de personnes amenées de force d'Afrique en esclavage. En collectant les éléments de l'histoire et en les comparant avec le recensement et les documents publics, la chercheuse a découvert que Redoshi avait vécu à Selma, en Alabama, jusqu'à sa mort, à l'âge de 89 ou 90 ans environ.

Enlevée à 12 ans

.            Sally Smith qui s'appelait à l'origine Redoshi, a été enlevée par des marchands d'esclaves en 1860 dans un village du Dahomey (l'actuel Bénin), en Afrique de l'Ouest. Le Dr Durkin pense qu'elle avait 12 ans lorsqu'elle a été transportée sur le Clotilda, l'un des derniers navires négriers à se rendre aux États-Unis, avec 109 autres hommes, femmes et enfants.

Elle a été achetée par un banquier et propriétaire de plantation de l'Alabama et a reçu son nom de famille, Smith.

.            Bien que l'esclavage ait été aboli en 1865, cinq ans après son arrivée aux Etats-Unis, Redoshi a continué à travailler dans le même domaine, vivant avec son mari, qui avait également été enlevé dans la même région d'Afrique de l'Ouest. Le couple avait eu une fille.

.            Cette esclave a vécu jusqu'en 1937 en Alabama, où, après l’abolition de l'esclavage, elle est restée comme servante dans la même plantation pendant plus de 70 ans.

Jusqu'ici le dernier esclave qui était arrivé aux Etats-Unis était un homme, mort en 1935.

Matilda McCrear

.            Hannah Durkin, peu de temps après avoir identifié Redoshi Smith, morte en 1937, comme étant la « dernière » esclave survivante capturée en Afrique au XIXe siècle et amenée aux Etats-Unis, a découvert qu'une autre ancienne esclave, Matilda McCrear, avait vécu trois années de plus.

Matilda est morte à Selma, en Alabama, en janvier 1940, à l'âge de 83 ans. Son petit-fils de 83 ans, Johnny Crear, n'avait aucune idée de l'histoire de sa grand-mère.

Dans les années 1960, il avait été témoin de violences contre des manifestants pour les droits civils à Selma, où Dr Martin Luther King s'était adressé aux manifestants. C’est là qu’il a découvert que sa grand-mère avait été réduite en esclavage.

Matilda avait été capturée par des négriers en Afrique de l'Ouest à l'âge de deux ans, arrivant en Alabama en 1860 à bord de l'un des derniers navires négriers transatlantiques, probablement, elle aussi, à bord du Clotilda.

Avec sa mère Grace et sa sœur Sallie, Matilda avait été achetée par un riche propriétaire de plantation, Memorable Creagh. La mère de Matilda avait perdu le père de ses enfants et deux autres fils laissés derrière elle en Afrique. Aux États-Unis, elle n'avait pu empêcher que ses deux filles lui soient enlevées, vendues à un autre propriétaire. Elle ne les reverrait jamais.

Matilda, Grace et Sallie ont bien tenté de s'échapper de la plantation peu après leur arrivée, mais elles ont été reprises. L'abolition de l'esclavage, en 1865, apporta l'émancipation mais la famille de Matilda continua à travailler la terre comme métayers, piégée par la pauvreté. Il semble que Grace n'ait jamais beaucoup appris l'anglais.

.            Mais l'histoire de Matilda est particulièrement remarquable en ce qu’elle a résisté à ce que l'on attendait d'une femme noire dans le Sud des États-Unis dans les années qui ont suivi son émancipation. Elle ne s'est pas mariée. Au lieu de cela, elle a vécu en union libre pendant des décennies avec un homme blanc, probablement juif, né en Allemagne, avec lequel elle a eu 14 enfants. Et Matilda a changé son nom de famille de Creagh, celui de son « propriétaire », en McCrear

La relation du couple était détonante à cette époque car elle dépassait les frontières de la race, de la classe, de la religion et des attentes sociales.

De plus, même si elle avait quitté son l'Afrique de l'Ouest tout enfant, elle semble avoir porté toute sa vie des cheveux dans un style traditionnel yoruba, un style qui lui a probablement été enseigné par sa mère. Elle portait également les marques faciales d'un rite traditionnel en Afrique.

.            Elle faisait partie des quelques esclaves africains survivants qui semblent avoir pris contact les uns avec les autres. A Africatown, près de Mobile, en Alabama, il y avait une colonie de descendants d'esclaves du même navire que Matilda, où l'on parlait une langue de l'Afrique de l'ouest, le yoruba.

C’est ainsi que dans ses 70 ans, Matilda a entrepris un nouvel acte de résistance, parcourant 24 km à pied sur des chemins de terre jusqu'à un tribunal du comté de Dallas à Selma pour demander une indemnisation pour elle-même et Redoshi en tant qu’esclaves survivantes du Clotilda.

Dans le Sud profond, dans les années 1930, cette demande d'indemnisation, présentée par une pauvre femme noire, ancienne esclave, avait peu de chances d'être entendue et sa requête a été rejetée. Mais une idée aussi provocante, la réparation de l'esclavage, a attiré l'attention de la presse locale et les interviews ont permis de compléter certains détails de sa vie.

.            Il y avait beaucoup de stigmatisation liée au fait d'avoir été esclave. La honte était mise sur les esclaves, plutôt que sur les esclavagistes. Et même si sa famille savait que Matilda était originaire d'Afrique, on ne parlait pas beaucoup de sa vie.