Le Ku Klux Klan

D'après : National geographic–HS jun-jul 2018 / The Conversation - Jean-Éric Branaa - 27 août 2018 / Herodote.net – André Larané – 18 mar 2019

.            Le Ku Klux Klan, ou KKK, est l'une des sociétés secrètes les plus terribles. Il est issu d'un mouvement réactionnaire visant à préserver l'Amérique blanche et protestante après la guerre de Sécession (1861-1865). Le Klan naît ainsi en décembre 1865 à Pulaski, dans le Tennessee, à l'initiative de six anciens officiers confédérés (sudistes) humiliés par leur défaite, dans le sillage des bouleversements sociaux intervenus dans le Sud pendant la Reconstruction et de l'augmentation sans précédent de l'immigration aux États-Unis. Frustrés, se sentant dépossédés du pouvoir de vie et de mort qu’ils avaient sur leurs anciens esclaves, l’égalité apportée par la loi leur a aussi semblé insupportable et ils se sont presque naturellement unis pour organiser la lutte et la résistance face à cette révolution.

.            Pour entretenir le mystère et envelopper le Klan d’une aura sacrée et intimidante, le nom est compliqué et mystérieux, difficile d’accès pour le profane : « Ku Klux » est l'association des mots kuklos (‘cercle’ en grec ancien), lux (‘lumière’ en latin) et « Klan », un terme vaguement écossais (clann, les membres d'une vaste famille, descendant tous d'un ancêtre commun, et reconnaissant l'autorité patriarcale du chef). Plusieurs des fondateurs étaient d'origine écossaise ; l'un d'eux, un dénommé Kennedy, était cependant d'origine irlandaise, mais protestant comme les autres ! De plus, le Klan s’entoure de rituels destinés à entretenir peur et soupçon : leurs réunions ont souvent lieu la nuit et les rituels comprennent l’utilisation de flambeaux qui, associés aux robes blanches et aux cagoules, donnent un air effrayant à un tel tableau, pour qui en serait le témoin ou viendrait à croiser une de leurs processions.     

.            Tous ces hommes sont bien insérés dans la vie sociale, avec des revenus décents ou confortables, et l'un d'eux possède même le journal de Pulaski. Comme les francs-maçons, ils appellent leurs organisations locales des « loges », qui sont dirigées par un chef suprême, le « Grand Sorcier ».

.            L’idéologie du Klan proclamait alors que les Blancs, seuls, pouvaient diriger le pays alors que les anciens esclaves et leurs descendants, fraîchement émancipés, venaient d’obtenir la citoyenneté américaine. Le Ku Klux Klan se considérait comme un rempart chrétien contre la désintégration de la société blanche protestante, et voulait donc maintenir et conforter la suprématie de cette société.

.            Le Klan, organisé en groupes de résistance secrets, formant une sorte de fédération avec une organisation mi-religieuse, mi-militaire, va attirer des planteurs, excédés par les exactions des Nordistes ainsi que d'anciens soldats, officiers et généraux confédérés. En outre, comme la plupart des membres portent des cagoules et que leur identité est secrète, cela créait un attrait pervers pour un grand nombre d'éminents hommes d'affaires, politiciens ou policiers. Parmi ces adeptes figure un certain Nathan Bedford Forrest, propriétaire d'esclaves et ancien général de cavalerie confédéré. Excellent tacticien, surnommé the Wizard of the Saddle ( « Sorcier de la Selle »), il traîne l'accusation d'avoir fait massacrer les six cents hommes de la garnison de Fort Pillow, dont une majorité d'anciens esclaves noirs, après qu'ils se soient rendus le 12 avril 1864. C'est lui qui devient le premier « Magicien Impérial » du KKK.

Nathan Bedford Forrest (1821, Bedford, Tennessee ; 1877, Memphis, Tennessee)

.            Le Klan s’appuyait par ailleurs sur une nébuleuse d’organisations, certaines portant des noms aux consonances plus esthétiques comme les Chevaliers du Kamélia (Camélia) Blanc. Ces dernières rompaient à la fois avec le sens de l’histoire américaine, et avec ses lois et sa constitution, depuis que les 13e, 14e et 15e amendement avaient donné aux anciens esclaves l’émancipation, la citoyenneté et l’égalité.

.            A cette époque, lors de virées nocturnes à cheval, vêtus de tenues colorées, s'habillant souvent en fantômes et de taies d'oreiller, les Klansmen cherchent à terroriser leurs victimes par la violence et l'intimidation. En terrorisant et assassinant les Noirs, le Klan espérait les empêcher de faire usage de leurs droits civiques et en particulier les tenir éloignés des urnes, leur vote risquant de bouleverser les équilibres du pays, mais aussi les empêcher de vivre en sérénité dans une Amérique encore bouleversée par ces profonds changements de société. Ils utiliseront également toutes les ressources de la loi pour établir un régime de ségrégation raciale et n'hésiteront pas à s'en prendre aux Blancs libéraux.

Photographie colorisée du « Grand Cyclope » du Ku Klux Klan d'Alabama, prise vers 1903.

.            Le nom de Ku Klux Klan a alors essaimé à travers le sud des États-Unis et a vite été prononcé avec effroi. Les suprémacistes, qui étaient déjà quelques dizaines de milliers suivant les états à la fin du XIXe siècle, ont exercé leur œuvre de haine, semant la terreur, pillant, violant, tuant, le plus souvent par pendaison, « pour l’exemple ».

.            Cette vision « héroïque » des Klansmen est vantée dans des livres comme The Clansman, de Thomas Dixon, Jr., qui inspirera le film de David Griffith, Naissance d'une nation.

Affiche du film de D.W. Griffith, Naissance d'une Nation, (1915),  inspiré d'un médiocre roman de Thomas Dixon, The Clansman, L'Homme du Clan. Il remet le Ku Kux Klan au goût du jour en le présentant comme un noble mouvement au service de la « civilisation blanche ».

.            Par centaines, noirs, hommes, femmes, enfants, sont battus, torturés, assassinés et en outre, cela est aussi le sort de nombreux fonctionnaires républicains, de maîtres d’écoles, de docteurs venus dans le Sud dans le cadre du travail du Bureau des Affranchis (agence du gouvernement fédéral dont le but était d'aider, entre autres, les noirs affectés par la guerre de Sécession). Les suprémacistes, qui étaient déjà quelques dizaines de milliers suivant les états à la fin du XIXe siècle, ont exercé leur œuvre de haine, semant la terreur, pillant, violant, tuant, le plus souvent par pendaison, « pour l’exemple ». Mais bientôt des informations feront état de ces crimes et le nom de Ku Klux Klan a alors essaimé à travers le sud des États-Unis et a vite été prononcé avec effroi.

.            Ce bilan terrible conduira dès 1869, Forrest à prononcer officiellement la dissolution de ce premier Klan, et contraindra le président Grant à faire voter par le Congrès le Klan Act, en 1871, qui a légalisé la dissolution du groupe de haine. Mais cette dissolution est purement tactique et faciale, car l'« Empire invisible du Klan » poursuit ses ravages : pour la seule année 1871, on compte 297 Noirs qui se font lyncher à La Nouvelle-Orléans et 200 dans l’état du Mississippi et on dénombrera encore au moins 3.500 noirs assassinés jusqu'en 1875, malgré l'envoi de troupes fédérales dans les comtés du Sud. Il est vrai que l'essentiel de l'armée est mobilisé par les guerres indiennes.

Des membres du Ku Klux Klan dans les années 1930 à Atlanta. AFP

.            En 1877, en échange du soutien que lui ont apporté les démocrates du Sud, le nouveau président Rutherford B. Hayes retire les troupes fédérales de la région. Dès lors, dans les États du Sud, des lois ségrégationnistes (lois « Jim Crow », une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964) se mettent très ouvertement et officiellement en place avec le feu vert de la Cour suprême (arrêt Plessy vs Ferguson), empêchant par exemple les mariages mixtes, établissant une ségrégation entre blancs et noirs et interdisant l’accès à de nombreux lieux aux anciens esclaves. Ses objectifs ayant été atteints, le premier KKK, qui a compté jusqu'à un demi-million de sympathisants, n'a plus de raison d'être !

.            Le mouvement resurgit pourtant en 1915. Il est cette fois mené par un franc-maçon, membre d'une ramification américaine de l'ordre du Temple, William J.Simmons devenu le Sorcier impérial, le nouveau titre du chef suprême de l’organisation au plan national. Il a prêté serment le jour de Thanksgiving 1915, à Stone Mountain, en Georgie, devant des membres de l’ancien Klan, celui de 1865. Ce deuxième Klan a été formé sur le modèle d’une fraternité, un club très fermé, organisé et financé avec plus de rigueur, dans lequel il fallait être adoubé pour adhérer, ce qui lui donnait une dimension supplémentaire et le distinguait du groupe d’origine.

.            Le nouveau Klan croît à pas de géant, en particulier grâce à une campagne de recrutement efficace dans les rangs de la franc-maçonnerie (500.000 membres appartiennent à une loge maçonnique). « Apolitique », on trouvait alors aussi bien des républicains que des démocrates. Même les quatre présidents Wilson, Harding, Hoover et Truman ont à un moment ou un autre de leur vie sympathisé avec lui. Les protestants fondamentalistes rejoignent les rangs du Klux Klan par milliers et on comptait 40 000 pasteurs dans les rangs de cette nébuleuse à son époque la plus faste. Et dès 1922, sous la direction de son nouveau « Magicien Impérial » Hiram W. Evans, le KKK « moderne » se targue de compter... huit millions de membres dans tout le pays - plus sûrement trois à quatre millions -, parmi lesquels de nombreux sénateurs, gouverneurs, maires, shérifs...

Hiram Wesley Evans, Sorcier impérial du KKK, en 1925 (26 septembre 1881 ; 14 septembre 1966)

.            Les objectifs de la nouvelle organisation étaient définis plus larges que ceux de son aînée. Le « mal » n’était plus juste les Noirs, mais également les nouveaux immigrants (en 1907, plus de 1,2 million de personnes émigrent aux États-Unis, souvent poussées par la pauvreté ou les persécutions), lesquels changeaient la nature profonde de la société américaine parce que leur origine n’était plus dans les pays anglo-saxons ou nordiques, mais plutôt dans ceux du sud ou de l’est de l’Europe. Les immigrants, mais aussi les communistes, les catholiques (leur nombre a triplé entre 1850 et 1890) et les juifs sont désormais d’autres périls à combattre. On les accusait non seulement de voler les emplois, mais surtout de bousculer les fondements de la société, construite par les WASP (White Anglo-Saxon Protestants), avec ses valeurs que les membres du Klan disaient être en danger.

 Le Ku Klux Klan était au sommet de sa popularité lorsque plus de 30 000 membres - des racistes et des antisémites - ont défilé sur Pennsylvania Avenue à Washington le 8 août 1925.

.            En 1929, des membres du KKK mettent le feu à la maison de Earl Little, un pasteur noir militant pour l’égalité des droits. Deux ans plus tard, l’homme est retrouvé mort écrasé par un tramway. Son fils, le futur Malcolm X, sera marqué à jamais.

.            Cependant avec la crise de 1929, corruption et violence aidant, ses rangs commencent à se décimer. Mais curieusement, à la fin de cette période, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Ku Klux Klan éclate sur des bases politiques : les membres du Sud étaient plutôt démocrates alors que ceux du Nord étaient plutôt républicains. Puis elle se disqualifie dès avant la Seconde Guerre mondiale par ses accointances avec les nazis, par des scandales sexuels et par des affaires de corruption grandissante. Après une éclipse pendant la Seconde Guerre mondiale, le président Roosevelt et son Secrétaire du Trésor Morgenthau vont l'abattre comme AlCapone … en pénétrant dans sa comptabilité.

.            Ainsi le 23 avril 1944, James A. Colescott, devenu « Magicien Impérial » en remplacement d'Evans, sera amené à dissoudre l’« Empire invisible », non pas en raison de ses innombrables exactions criminelles et racistes, mais pour échapper à un redressement fiscal de 685 305 dollars d’arriérés d’impôts sur les bénéfices des années précédentes ! Le Congrès interdit à nouveau le KKK en 1944, même si cela sera de courte durée.

.            Le Klan renaîtra une nouvelle fois de ses cendres en 1948 à Atlanta, avec le Dr Samuel Green, qui rompra avec l’organisation nationale préférant une organisation par État. Il a aussi changé le titre du chef suprême, préférant qu’on l’appelle le Grand Dragon. Il maintiendra le rituel fantasmagorique : croix enflammées dans la nuit, tuniques blanches et cagoules, messages et noms codés.

Une famille entoure le Dr. Samuel Green, Grand Dragon, lors d’une cérémonie d’initiation, à Atlanta, Georgie, le 24 juillet 1948. Wikimedia

.            Le mouvement sombrera dans le ridicule en 1954 lorsqu'un espion infiltré dans ses rangs, Stetson Kennedy, révèlera au grand jour ses rituels et ses codes dans un livre, I rode with the Klan.

.            Dans les années 1950 et 1960, des groupuscules d’irréductibles reviennent en force, perpétrant des attaques à la bombe et allumant des incendies. À la fin des années 1960, le mouvement des droits civiques qu’il faut combattre et l’influence grandissante des organisations noires entraînent une recrudescence de l'activité du Klan. Cette fois, cependant, il reçoit peu de soutien parmi la population du Sud. Si la résurgence du Ku Klux Klan dans cette décennie est limitée, c'est cependant durant cette période qu'il commet ses actions les plus brutales (médiatiques ?). Il est impliqué dans l'assassinat de militants des droits civiques dans le Mississippi, en 1964, dans l'attentat à la bombe contre une église baptiste en Alabama, qui tue quatre enfants, en 1963 ; ainsi que dans les meurtres de militants de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, « Association Nationale pour la promotion des gens de couleur »). Malgré sa violence et son alliance avec d'autres groupes suprémacistes blancs, le KKK n'a jamais été déclaré organisation criminelle ou terroriste, même si le gouvernement fédéral a réagi avec vigueur poursuivant les membres du Ku Klux Klan en justice et chargeant le FBI de leur mener une lutte sans merci.

.            Entre 1967 et 1980, alors que le Ku Klux Klan était réduit à sa plus faible proportion, Robert M. Shelton, a assuré la réunification de ses 10 000 membres, les Klansmen (hommes du Klan) qui continuent de se réunir dissimulés sous des robes blanches et des capuches pointues, dans différents groupes et a repris l’ancien titre de Sorcier Impérial. Bien que le Ku Klux Klan n'ait jamais été complètement éradiqué, certaines sources estiment que ses membres ne sont pas plus de 6 000 aujourd'hui.

 

Des membres du Ku Klux Klan s'apprêtent à défiler, en juillet 2009, à Pulaski, dans le Tennessee.

.            D’après une étude du Tuskegee Institute de l’université d’Alabama, le Klan a tué 3 446 Noirs entre 1882 et 1968.


La renaissance du Ku Klux Klan

The Conversation - Jean-Éric Branaa - 27 août 2018

Trois membres du Klan se cachent derrière les drapeaux confédérés et américains, New-York, 1999. DOUG KANTER / AFP

.            On n’avait plus entendu parler du Ku Klux Klan depuis la fin des années 60 jusqu’au début des années 90, quand ce groupe a alors opéré un retour qui a fini par se remarquer : en 2017, avec Charlottesville, l’Amérique a pleinement pris conscience que le Klan était toujours là, parmi eux.

La renaissance a tout de même surpris, même si elle s’est faite avec les bonnes vieilles recettes qui ont toujours été les siennes : exploiter les peurs pour encourager au rejet et tourmenter ses ennemis. À partir du début des années 2000, c’est le sujet clivant de l’immigration, brandi à chaque débat de la vie politique américaine, qui a permis au Ku Klux Klan d’opérer une renaissance.

Plus de tatouages, moins de cagoules

.            La différence avec les premiers groupes, ceux du XIXe et du XXe siècles, est apparue très vite comme évidente : il ne s’agissait plus uniquement de discuter la place des noirs dans la société, mais d’une vision politique plus globale, nationaliste, contre l’immigration et avec une vision suprémaciste blanche. Ces néo-KKK ont donc eu tendance à épouser des causes néo-nazies, recrutant des membres qui souvent appartenaient déjà à des groupes clairement identifiés dans cette mouvance ou impliqués dans la sous-culture nazie skinhead de l’époque ou des Hammerskins, tous très ouvertement racistes.

Les nouveaux membres du Klan se sont très vite distingués par l’adoption de codes propres à cette culture extrémiste. Ainsi ils sont généralement couverts de tatouages qui vont de la tête de mort à de multiples formes de croix – dont la croix gammée–, portent des cheveux très courts ou sont totalement chauve, ont des bottes hautes, des vêtements serrés et des vestes d’aviateur, et ils écoutent leurs propres groupes de punk rock ou véhiculant des messages haineux. Ces éléments bien définis ont donné corps à un groupe en formation, comme la cagoule à bout pointu et la tunique blanche l’avaient été pour leurs glorieux prédécesseurs.

...

Ils sont toujours là

.            En 2018 le Ku Klux Klan n’a plus grand-chose à voir avec le groupe ancestral. Aujourd’hui, l’organisation en plus des médias classiques, est très présente sur Internet et les réseaux sociaux pour diffuser ses idées de haine. David Duke, qui a succédé à Robert Shelton, s’est montré particulièrement efficace pour dynamiser à nouveau les groupes qui s’étaient reconstitués. D’apparence plus policé, avec un vrai talent d’orateur et passant très bien dans les médias, il a acquis une grande notoriété, qui lui a permis d’attirer un public de plus en plus large dans des conférences, puis des réunions plus privées. 

« Des fusils et des draps » un membre du Ku Klux Klan, un fermier du comté de Jackson dans l’Ohio, pose pour le photographe Paul Walsh en 1987. Paul M. Walsh

Contrairement à ce qu’auraient alors pu envisager les plus optimistes, le mouvement s’est bel et bien relancé dans la durée dans les années 2000. En mars 2006, 80 membres du mouvement des National Socialistes se sont retrouvés à Laurens, en Caroline du Sud, pour tenter de créer les nouveaux embryons d’un mouvement commun. De nombreux noms « connus » étaient alors présents. En plus des représentants du mouvement des National Socialistes et ceux des Nations Ariennes, se trouvaient des groupes ressuscités depuis peu, tels que les Chevaliers Gryphons du KKK, les Chevaliers Teutoniques du KKK et les Chevaliers Bayou du KKK.

Parmi les groupes qui comptent, il y a aussi les Klans Impériaux d’Amérique ou les Chevaliers du Ku Klux Klan, le groupe principal, dirigé par l’actuel leader national, le pasteur Thomas Robb.

Marche des Aryan Nations en 2004, Coeur d’Alene, Idaho.  Cole/Flickr

Les estimations des groupes qui observent ces mouvements, comme le Southern Poverty Law Center ou l’Anti-Defamation League, évaluent à 6 000 personnes le nombre de membres actuels du Ku Klux Klan. Le Southern Poverty Law Center, qui étudie la question, a recensé 158 groupes différents du Ku Klux Klan (et près de 200 groupes de haine), non seulement dans tous les États du sud – et cela va jusqu’en Californie –, mais aussi en Ohio, en Pennsylvanie, dans l’Etat de New York, dans l’Illinois, le Maryland, le Connecticut, le New Jersey ou Washington DC. Les idéologies et motivations de ces groupes convergent toutes aujourd’hui.

Le Ku Klux Klan possède son quartier général dans le comté de Boone, dans l’Arkansas, à 30 km au nord de Harrison, le siège de comté, qui est également considéré par de nombreux médias comme la ville la plus raciste des États-Unis.

La survivance de la haine

.            Au-delà du folklore, du retour à des noms étranges, à l’organisation particulière de ce groupe, ce qui frappe est sa capacité de survie et de résilience au cours des deux siècles précédents. Il a ainsi pris la place d’une soupape ou d’un véhicule pour les idées les plus sombres et plus nauséabondes circulant au sein de la société américaine.

Si l’immigration est toujours au cœur des préoccupations des suprémacistes, vient désormais s’ajouter le nationalisme, l’ingrédient moderne ajouté et complémentaire de la flatterie des bas-instincts, du rejet des plus faibles, de l’enfermement sur une pensée étriquée et une attitude qui ne laisse aucune chance à la bienveillance et au respect. Le suprémacisme est désormais une idée qui fait sens dans une société hétéroclite.

C’est aussi pour cela que de nombreux politiciens américains veulent en finir avec les symboles confédérés, qui maintiennent au premier plan des pratiques et des pensées dont l’Amérique souhaiterait se débarrasser.


Qui sont ces suprémacistes blancs qui rêvent de pureté ethnique ?

Jeune Afrique - Jean-Eric Boulin – 15 sep 2017
Le Figaro - Guillaume Descours – 17 août 2017

Membres de la « brigade blanche » au cours d’une manifestation devant le Lincoln Memorial à Washington.

.            Ils ne sont que quelques milliers, mais, depuis le drame de Charlottesville, en août 2017, on ne voit qu’eux dans les médias. Qui sont ces suprémacistes blancs qui révèrent Trump et rêvent de restaurer une illusoire pureté ethnique de l’Amérique ?

Ils sont sortis de la clandestinité par une chaude nuit du mois d’août. Sur le campus de l’université de Virginie, ils ont défilé, flambeaux en main, en scandant : « Vous ne nous remplacerez pas ! Les Juifs ne nous remplaceront pas. »

Le lendemain, réunis à Charlottesville pour protester contre le démantèlement d’une statue du général sudiste Robert Lee (1807-1870), ils ont fait le coup de poing avec des militants d’extrême gauche. Au cours de l’échauffourée, Heather Heyer, une jeune femme de 32 ans, a été tuée par une voiture-bélier conduite par un jeune nazillon venu de l’Ohio.

Stupéfaite, l’Amérique a découvert une image d’elle-même qu’elle ne soupçonnait pas. Qui sont donc ces jeunes Blancs ultraviolents arborant fièrement les symboles du nazisme ? Que veut cette « alt-right » (pour « alternative right ») qui fait désormais l’actualité ? Ce mouvement extrémiste est d’autant plus décomplexé qu’il n’a jamais eu à la Maison-Blanche un président plus proche de ses idées. Donald Trump a en effet mollement condamné le drame de Charlottesville et a renvoyé dos à dos alt-right et alt-left (gauche radicale).

Foutraque et hétéroclite, l’alt-right rassemble les vieux routiers du suprémacisme blanc – du Ku Klux Klan aux innombrables ligues de défense de l’identité sudiste –, mais aussi de nouvelles figures, non moins radicales, de l’extrême droite, parmi lesquelles le blogueur Jason Kessler, membre des Proud Boys, un groupe pro-Trump créé en 2016 par Gavin McInnes, le fondateur aujourd’hui écarté de Vice Magazine ; Richard B. Spencer, directeur de la revue en ligne Radix Journal ; et Mike Peinovich, surnommé « Enoch » en hommage à Enoch Powell (1912-1998), le maître à penser de l’extrême droite britannique. Citons encore l’ancien marine Nathan Benjamin Damigo, fondateur du groupe nationaliste Identity Evropa, qui s’inspire des identitaires européens, et Matthew Heimbach, qui dirige le Parti traditionaliste des travailleurs.

Hormis leur jeunesse, qu’est-ce qui distingue ces nouveaux venus ? Le recours systématique à l’outrance verbale (à Charlottesville, ils hurlaient des heil hitlériens), et de fréquentes références à des penseurs européens comme les Français Alain de Benoist, fondateur de la Nouvelle Droite, et Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement » démographique et culturel des Européens de souche par des populations allochtones.

Picture : Steve Helber - AP/SIPA

Ils proposent une esthétique à la fois « viriloïde », rebelle et clanique de nature à séduire nombre de jeunes Blancs déclassés. Beaucoup arborent une coiffure dite « fashy » (« fasciste ») directement inspirée des jeunesses hitlériennes : cheveux rasés sur les tempes et longs sur le dessus du crâne. Parmi leurs livres cultes, le Fight Club de Chuck Palahniuk (adapté au cinéma, avec Brad Pitt dans le rôle principal), qui met en scène des hommes en rupture de ban s’adonnant nuitamment à des combats de boxe clandestins. Leur emblème ? La grenouille Pepe, personnage repris d’une bande dessinée de 2005 et transformé par leurs soins en symbole de haine.

Chapelles

.            Cet extrémisme ultramoderne connaît une diffusion importante grâce à internet. Le point commun à toutes ces chapelles ? La défense de la « race blanche ». Comme l’explique James Edwards, animateur d’une radio d’extrême droite : « La race étant le fondement de l’identité, les Européens-Américains se doivent de disposer de leurs propres organisations. » Pour ce mouvement, l’inégalité entre les races est donc un postulat.

En 2005, l’idéologue Jared Taylor estimait ainsi sur son magazine en ligne American Renaissance que « quand les Noirs sont laissés à eux-mêmes, la civilisation occidentale est menacée de disparition ». La commune obsession de ces jeunes gens ? Le « génocide des Américains blancs » sous le double effet de l’immigration non blanche et des mariages interraciaux. Un processus délibéré censé être manipulé par les Juifs.

Certains, comme Spencer, veulent que les Blancs disposent d’un État ethniquement pur. D’autres, comme Heimbach, sont favorables au démantèlement des États-Unis et à la création de nouvelles entités fondées sur la race et la religion. D’autres enfin, comme Andrew Anglin, éditeur du journal en ligne The Daily Stormer, militent pour le rapatriement des Africains-Américains en Afrique ou, à défaut, pour la création de « territoires autonomes » qui leur soient réservés. Ils n’acceptent qu’une immigration blanche, européenne, et donc non latino. Le 20 août, des militants alt-right ont ainsi protesté contre l’immigration illégale à Laguna Beach, dans le sud de la Californie, au cri de « Build the wall ! », en écho à la promesse de Trump de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique.

Le mouvement est néanmoins loin d’être monolithique. Certains de ses militants sont obsédés par la « JQ », la « Jewish Question », d’autres beaucoup moins. Dans un documentaire consacré par Vice Magazine aux événements de Charlottesville (et vu plus de 50 millions de fois sur internet), un certain Christopher Cantwell se demande sans rire ce qu’une « belle fille blonde » comme Ivanka Trump fait avec un Juif comme Jared Kushner (son mari). Certains, comme McInnes, désapprouvent cet antisémitisme viscéral. On les appelle les « alt-light », l’extrême droite light.

Les militants utilisent volontiers le terme « cuck » – qui n’a rien d’un compliment : dérivé de « cuckold » (« cocu »), il vise à jeter le doute sur la virilité d’un adversaire. D’ailleurs, nombre d’entre eux détestent les gays. Milo Yiannopoulos, l’une des grandes figures du mouvement, est pourtant un homosexuel (et un islamophobe) notoire, viré de Breitbart News, récemment recentré après avoir défendu publiquement la pédophilie.

La droite alternative a atteint son objectif, qui était de beaucoup faire parler d’elle. Pourtant, elle ne compte dans le pays que quelques milliers de militants. Sa notoriété naissante est d’ailleurs relative : selon un sondage réalisé en décembre 2016 par l’institut Pew, 54 % des Américains ignorent jusqu’à son existence.

Pourtant, 62 des 85 attaques terroristes recensées aux États-Unis entre le 11 septembre 2001 et le 31 décembre 2016 leur sont imputées. L’une des plus spectaculaires eut pour cadre l’église méthodiste de Charleston (Caroline du Sud), en juin 2015. Dylan Roof, son auteur, n’a pas fait mystère des mobiles de son geste insensé : « Les Noirs violent nos femmes ! »

L’année 2017 a été marquée par une recrudescence des violences racistes. Pour Thomas J. Main, enseignant à l’université de New York et auteur de The Rise of the Alt-Right, à paraître en 2018, le danger représenté par ces groupes, qui, pour l’instant, cherchent davantage à influencer le débat public qu’à remporter des victoires électorales, est indiscutable : « Depuis la guerre de Sécession, estime-t-il, les seuls mouvements idéologiques en conflit ouvert avec la démocratie libérale ont été les communistes, dans les années 1930 ; les radicaux de la nouvelle gauche, dans les années 1960 ; et l’alt-right, aujourd’hui. »

Son ascension coïncide avec celle de Trump. On se souvient que le futur président avait lancé en 2011 une nauséabonde polémique concernant Barack Obama, accusé à tort de n’être pas né aux États-Unis. Comme par hasard, l’alt-right est sortie des limbes juste après son élection. En novembre 2016, Richard Spencer a ainsi organisé devant la Maison-Blanche un meeting au cours duquel une poignée d’allumés ont multiplié les saluts nazis. Spencer, pour qui les Blancs sont des « enfants du soleil », assistait à l’investiture de Trump, le 20 janvier. Pour lui et ses acolytes, l’élection de ce dernier est une divine surprise.

K comme Klan

.            « Nous sommes déterminés à reprendre en main notre pays et à tenir les promesses de Trump, fanfaronne David Duke, ancien grand wizard du KKK. C’est ce en quoi nous croyons et c’est pour ça que nous avons voté pour lui. » Rappelons que, pendant la campagne, le futur élu n’avait décliné que du bout des lèvres l’encombrant soutien du Klan. Et que Steve Bannon, son venimeux conseiller récemment débarqué, a longtemps été un chouchou de l’alt-right. Et puis Trump vient d’amnistier Joe Arpaio, un shérif qui violait la loi en regroupant dans des « camps de concentration » en Arizona les Latinos clandestins arrêtés par ses soins, avant de les expulser. Last but not least, il a décidé de supprimer progressivement le programme Deferred Action for Childhood Arrival (Daca), mis en place en 2012 par Obama pour protéger les jeunes immigrés, presque tous latinos, entrés illégalement aux États-Unis. « Un bon début », a tweeté Spencer.

En matière d’accointances avec l’extrême droite, ça commence quand même à faire beaucoup. Comme l’écrit Thomas Main, « non seulement l’administration Trump ne combat pas l’alt-right, mais elle cherche à s’attirer ses faveurs ». N’est-ce pas Trump qui, deux semaines après sa prise de fonction, a demandé aux services de renseignement de se concentrer sur les groupes islamistes plutôt que sur les suprémacistes blancs ?

Peu à peu, le discours racialiste de l’alt-right contamine les républicains mainstream. « Le Grand Old Party a bien changé depuis 2005, commente David Brooks, du New York Times. Il véhicule désormais toute une série de questions liées à l’identité blanche. » En 2005, seuls 6 % des républicains considéraient que les Blancs étaient victimes de discriminations. Ils étaient 18 % en 2016.

Preuve de la vitalité de la démocratie américaine, la riposte n’a pas tardé. Dans la rue, les militants d’extrême gauche rendent coup pour coup. Par crainte de nouveaux dérapages, des marches similaires à celle de Charlottesville ont été annulées. C’est le cas de celle de White Lives Matter, qui devait avoir lieu le 11 septembre sur le campus de Texas A&M University. Spencer devait y prendre la parole. « Le premier amendement [qui garantit la liberté d’expression] ne s’applique manifestement pas aux Blancs », a protesté Preston Wiginton, l’organisateur de la marche.

Fin août, un autre défilé a eu lieu à Boston. Il n’a rassemblé que quelques dizaines de militants alt-right, alors que les contre-manifestants de gauche étaient plusieurs milliers. Certaines personnalités ont pris leurs distances avec le mouvement. C’est le cas de McInnes et même de Bannon, qui a jugé que les alt-right de Charlottesville étaient une « bande de clowns ». Plusieurs des clowns en question ont perdu leur emploi après avoir été identifiés sur internet. Par ailleurs, des entreprises comme PayPal ou AirBnb ont refusé de fournir leurs services à des nationalistes blancs. Même la marque Tikki Brand a protesté contre l’utilisation de ses flambeaux lors de la marche sur le campus de l’université de Virginie. Quant au Daily Stormer, il a perdu le site qui l’hébergeait sur internet.

L’effet domino de Charlottesville

.            À l’exception notable de Trump, la classe politique a été unanime dans la réprobation. Candidat républicain à la présidentielle en 2008, John McCain n’y est pas allé par quatre chemins : « Les suprémacistes blancs, a-t-il tweeté, ne sont pas des patriotes, ce sont des traîtres. » À l’inverse, la tiédeur de sa condamnation de l’alt-right a valu quelques déboires au président, qui a perdu nombre de ses relais dans le monde des affaires. Gary Cohn, son principal conseiller économique – qui est juif –, a même envisagé de démissionner.

Surtout, le coup de force des alt-right n’a pas vraiment eu l’effet escompté, au contraire. Les quelque 1 500 monuments confédérés que compte encore le pays sont abattus les uns après les autres. Mi-août, à Baltimore, quatre statues ont ainsi été déboulonnées nuitamment. Le maire de Dallas a, pour sa part, demandé à son conseil municipal de voter le démantèlement de ces « totems dangereux ». D’autres villes (San Antonio, Memphis, Jacksonville) devraient suivre.

À Lexington au Kentucky, deux statues confédérées continuent de trôner près du marché où les esclaves étaient jadis vendus aux enchères. Mais elles vont être abattues. « Les événements de Charlottesville ont accéléré les choses », estime le maire de la ville.

.            Selon un rapport du Southern Poverty Law Center, plus de 1500 symboles confédérés sont toujours présents sur le territoire américain, en l'honneur de soldats et chefs militaires sudistes.

Le Figaro - Guillaume Descours – 17 août 2017