La folle histoire de la statue de la Liberté

GEO - Anne Daubrée – 02 oct 2018

.            La statue de la Liberté est le fruit d’un étonnant pari politique, technologique et commercial. De sa naissance en Moselle, en 1865, à son inauguration à New York, en 1886, retour sur cette folle aventure franco-américaine.

© Library of Congress

.            Le soir du 21 avril 1865, l’heure est à la fête chez Edouard René de Laboulaye. Dans sa demeure provinciale de Gatigny, commune de la Lorraine située à 12 kilomètres de Metz, ce professeur de droit au Collège de France, fondateur du Parti libéral français et, grand admirateur de la démocratie américaine, ardent promoteur du système politique américain a convié ses amis libéraux à célébrer la victoire de l’Union sur les sécessionnistes du sud des Etats-Unis. Toutefois, un malaise gâche l’ambiance. Napoléon III a pris le parti des sudistes afin de conforter sa position au Mexique qui fait l’objet d’une intervention française depuis 1862. Comment dire aux unionistes que les Français partagent malgré tout leurs valeurs ? Edouard de Laboulaye a une idée : ériger, aux Etats-Unis, un monument avec « un travail commun de nos deux nations ». Parmi les convives, un certain Frédéric Auguste Bartholdi, 31 ans, écoute les paroles du professeur. Ce sculpteur prometteur, issu d’une famille alsacienne aisée, est séduit par un tel projet. Reste à savoir comment mettre en place une telle opération et à quoi pourrait bien ressembler ce monument singulier. Il faudra attendre une dizaine d’années avant que l’idée ne prenne réellement forme. Les relations entre la France et les Etats-Unis deviennent tendues lorsque, en juillet 1870, l’Amérique choisit de soutenir la Prusse dans le conflit déclenché par Napoléon III. Pour autant, Bartholdi ne renonce pas à son dessein. Fasciné par les colosses antiques, comme celui de Rhodes – gigantesque effigie du dieu grec Elios qui servait de porte d’entrée de l’île –, le sculpteur avait proposé à Ismaïl Pacha (1830-1895), souverain d’Egypte, d’édifier une statue à la gloire de son pays pour ouvrir l’entrée du canal de Suez. Une déesse romaine, Libertas, sous les traits d’une paysanne égyptienne. Nom de l’œuvre : L’Egypte apportant la lumière à l’Asie. Et si le projet n’a pas abouti, l’Alsacien souhaite alors utiliser ses croquis pour concevoir un équivalent new-yorkais. En 1871, il s’exile aux Etats-Unis, fuyant Colmar, sa ville natale occupée par les armées prussiennes de Bismarck, et la Commune, dont il réprouve la violence. Dans ses bagages, il emporte deux modèles de statues et des lettres d’introduction d’Edouard de Laboulaye.

Auguste Bartholdi par Nadar vers 1875. - Gallica

A Washington, Bartholdi se heurte à l’indifférence du président Ulysses S. Grant

.            Outre-Atlantique, Frédéric Auguste Bartholdi s’efforce de rallier les Américains à sa cause. Pour lui, la plus grande statue du monde qui culminera à plus de 92 mètres de haut, ce symbole offert par la France à l’Amérique, devrait être élevé à Bedloe’s Island, îlot à l’embouchure du chenal menant au port de New York ; donc visible de tous les navires arrivant du Vieux Monde … Mais l’accueil est mitigé. Si à Philadelphie, l’Union League Club, un réseau de libéraux fortunés, s’enthousiasme et promet une importante aide financière, à Washington, le sculpteur se heurte à l’indifférence du président Ulysses S. Grant. Quant aux conservateurs, qui assimilent la liberté française au radicalisme de la Commune, ils se méfient de cette statue venue de l’Hexagone. En outre, le climat politique de la France, que Bartholdi regagne à l’hiver 1871, n’est pas non plus propice aux idéaux de liberté. Le gouvernement Thiers doit faire face à une vague royaliste demandant la restauration d’une monarchie.

Le financement, côté français, va durer… cinq ans !

.            Quatre ans plus tard, l’heure de la phase de construction du monument semble pourtant arrivée. Certes, Edouard de Laboulaye sait qu’il ne doit attendre aucun soutien du nouveau président de la République Mac Mahon, ancien Versaillais pendant la Commune. Mais le regain de popularité des républicains se fait sentir jusque dans le Parlement. C’est donc dans cette atmosphère politiquement favorable, et fort de l’adhésion d’Elihu Washburne, ambassadeur américain en France, qui parvient à convaincre le Congrès de faire de Bedloe’s Island la terre d’accueil de la statue, que le professeur décide de donner, en 1875, le feu vert à une statue proposée par Bartholdi dont le nom sera La Liberté éclairant le monde.

Edouard de Laboulaye, qui rêve d’une inauguration en 1876, pour le centenaire de l’indépendance américaine, est pourtant loin d’imaginer que le financement de ce monument « démocratique », dont la statue doit être payée par la population française et son piédestal par celle des États-Unis, va durer… cinq ans ! Pour collecter les 400 000 francs de l’époque (2 millions de dollars actuels, soit 1,6 million d’euros) jugés nécessaires pour débuter le chantier, un comité, « l’union franco-américaine », est mis sur pied, composé de modérés et de personnalités républicaines comme Hippolyte de Tocqueville, frère d’Alexis, l’auteur de De la démocratie en Amérique (1835 et 1840).

Au mois de novembre, un somptueux gala est organisé dans la grande galerie du Louvre. Bilan : 40 000 francs collectés.  Le comité mise sur un soutien populaire grâce aux échos de la presse. De fait, la plupart des journaux modérés relayent la campagne de souscription, à l’image du quotidien Le Petit Journal qui incite ses 350 000 lecteurs à la générosité.  Et quand l’argent viendra à manquer, Bartholdi aura l’idée de transporter le bras de sa statue, seul morceau de l’œuvre alors achevé, à l’exposition universelle de Philadelphie de 1876. En 1878, à l’Exposition de Paris, il vendra des tickets pour visiter la tête du monument.

La torche qu’elle brandit est conçue par le célèbre architecte Eugène Viollet-le-Duc

.            La statue s’installe petit à petit dans l’imaginaire collectif : des revues comme L’Illustration multiplient les publications de dessins de ce monument néoclassique d’une hauteur prévue de 45 mètres. La torche qu’elle brandit, conçue par le célèbre architecte Eugène Viollet-le-Duc, et sa couronne de rayons font beaucoup parler d’elles dans les rues de Paris. En guise de préambule de ce travail titanesque, une statue d’argile d’une hauteur de 2,11 mètres sert de maquette dans les ateliers de « plomberie et cuivrerie d’art » Monduit, Gaget, Gauthier et Cie, lesquels ont gagné l’appel d’offres pour les travaux de confection et d’érection de cette « statue de la Liberté ».

Maquette en plâtre de la statue de la Liberté. Musée des Arts et Métiers, Paris - Wikimedia Commons

Lors de l’Exposition universelle en 1878, les visiteurs payent pour se hisser sur la tête de la statue

.            Dans leurs ateliers du nord-ouest de Paris, les artisans commencent par fabriquer la main et la torche. Las, l’année suivante, les travaux sont interrompus. La cause ? Frédéric Auguste Bartholdi a sous-estimé les montants nécessaires. Meilleur communicant que comptable, le sculpteur profite alors de l’invitation de l’Union League Club pour exposer la main et le flambeau à Philadelphie pour la célébration du centenaire de l’indépendance américaine. Aux visiteurs qui s’enthousiasment, il entreprend de vendre photographies, lithographies, statuettes et même des fragments de métal extraits de la statue. Le succès est tel que le sculpteur recommence cette opération commerciale en France. En 1878, lors de l’Exposition universelle de Paris, sur le Champ-de-Mars, les visiteurs payent pour se hisser sur la tête de la statue, réalisée entre-temps grâce aux fonds recueillis aux Etats-Unis. Et c’est ainsi qu’en 1880, la somme pour terminer le monument est réunie. L’aventure technologique peut donc commencer avec la fabrication de la pièce essentielle : le corps de la statue.

Exposition universelle de 1878 à Paris. - Wikimedia Commons

Très vite, les ingénieurs soulèvent une problématique : comment Lady Liberté pourra-t-elle tenir face aux vents parfois très violents qui balaient la rade de New York ? Gustave Eiffel, grand industriel nommé ingénieur principal du projet, après la mort de Viollet-le-Duc en 1879, apporte la solution en transposant la technologie révolutionnaire qu’il applique dans le monde entier à ses ponts ferroviaires. La statue devient une sorte de tour Eiffel moderne revêtue d’une toge antique. Plus techniquement, sous son drapé composé de centaines de minces plaques de cuivre, elle dissimule un squelette souple constitué d’un pilier central soutenu par de fines poutrelles qui offrent une résistance au vent.

En 1882, au terme de sept ans de travail acharné, les centaines de pièces entrent en phase d’assemblage

.            Chez Monduit, Gaget, Gauthier et Cie, quelque 600 plâtriers, ferronniers et ingénieurs œuvrent jour et nuit à ce gigantesque chantier pour réaliser ce puzzle de 350  tôles de cuivre façonnées et de milliers de pièces métalliques qui forment la structure interne imaginée par Gustave Eiffel. Il s’agit, dans un premier temps, d’agrandir à l’identique le modèle d’origine, ce qui demande de minutieux calculs. Rien ne doit être laissé au hasard. L’eau de mer, par exemple, susceptible d’asperger la statue durant les jours de tempête, menace de provoquer des décharges électriques aux endroits où le fer entre en contact avec le cuivre. Pour pallier ce problème, les ouvriers glissent des tissus recouverts d’amiante en guise d’isolant, une technique utilisée pour les navires. Enfin, en 1882, au terme de sept ans de travail acharné, les centaines de pièces entrent en phase d’assemblage. Progressivement, la silhouette de la statue surgit au-dessus des toits des immeubles haussmanniens. Deux ans durant, elle devient une présence familière et aimée, louée par la presse. Du président de la République, Jules Grévy, à Victor Hugo, qui la qualifie de « gage de paix permanent », les personnalités défilent pour voir la statue avant qu’elle ne soit officiellement présentée à l’ambassadeur américain Levi Morton, le 4 juillet 1884, pour ensuite être démontée. Toutes les pièces sont alors rangées et numérotées dans 212 caisses. Direction la baie de New York.

La Statue de la liberté, rue de Chazelle (1884 – Victor Dargaud, musée Carnavalet)

De Paris à Rouen, la statue déboulonnée est transportée par chemin de fer. Elle entreprend ensuite la traversée de l’Atlantique à bord de la frégate Isère où embarquent la famille Bartholdi, les époux Gaget et une équipe de douze ouvriers affectée au démontage et à la reconstruction du colosse. Après avoir affronté plusieurs tempêtes en plein océan, le bateau est accueilli en fanfare dans le port de New York le 17 juin 1885. Mais les 210 caisses resteront scellées sur le sol américain pendant un an ! Sur Bedloe’s Island, les fondations et le piédestal ne sont hélas pas achevés lors de l’arrivée de la statue démontée. Depuis 1877, les soutiens américains – avec l’Union League Club – s’efforcent tant bien que mal de réunir de quoi financer le socle, mais il reste bien difficile de convaincre les élites d’ouvrir leurs portefeuilles pour ce sculpteur français, Bartholdi, trop peu connu aux Etats-Unis.

Le montage de la statue dura deux ans et huit mois. Les Parisiens qui habitaient à proximité ont pu observer les différentes étapes de la construction, de la mise en place des échafaudages à la pause du dernier rivet à plus de 46 mètres de hauteur. - Wikimedia Commons

Gaget fait fabriquer des petites répliques qu’il offre aux passants… qui serait à l’origine du mot « gadget »

.            Comme en France, c’est grâce au soutien populaire que la dame de fer est sauvée. En mars 1885, Joseph Pulitzer, grand patron de presse, en appelle à la générosité des 153 000 lecteurs de son quotidien, le New York World. Cinq mois plus tard, 121 000 New-Yorkais ont donné les 100 000 dollars manquants. Dès la fin de l’année, la construction du piédestal est enfin sur le point de s’achever. Sur Bedloe’s Island, les ouvriers s’attellent à l’assemblage de la statue, se suspendant à sa carcasse tels des alpinistes, le vent interdisant la mise en place d’un échafaudage.

L’architecte américain Morris Hunt dessina les plans du socle de la statue, qui s’inspire du phare d’Alexandrie. La construction débuta en octobre 1883, et la dernière pierre fut posée le 22 avril 1886. - Wikimedia Commons

Plus de vingt ans après, le rêve fou du sculpteur est devenu réalité de l’autre côté de l’Atlantique…

.            Le 28 octobre 1886, Frédéric Auguste Bartholdi assiste, ému, à l’inauguration de la statue, entouré d’un million d’Américains en liesse. Gaget, lui, a eu l’idée de fabriquer des petites répliques qu’il offre aux passants. Un immense succès… qui serait à l’origine du mot « gadget ». Pompiers, enfants et soldats défilent dans les rues pavées où des milliers de drapeaux français et américains sont agités avant que le président des Etats-Unis, Grever Cleveland – qui s’était un temps opposé au financement du projet – ne prononce un discours solennel. En ce jour décrété férié, un vent de liberté souffle au-dessus de New York et de la tête de Bartholdi qui a une pensée pour Edouard de Laboulaye, décédé trois ans trop tôt. Plus de vingt ans après le dîner de Glatigny, son rêve fou est devenu réalité de l’autre côté de l’Atlantique…

La torche est la première pièce achevée par les ouvriers, en 1876, dix ans avant l'inauguration de la Statue de la Liberté.

Un poème d'Emma Lazarus

.           Dès 1883, un sonnet de la poétesse Emma Lazarus (1849-1887), « The New Colossus (Le Nouveau Colosse) » a été gravé sur une plaque de bronze scellée dans le piédestal de la Statue de la Liberté. Le sonnet avait été sollicité par William M. Evarts comme donation à une œuvre de charité, menée par l'Art Loan Fund Exhibition in Aid of the Bartholdi Pedestal Fund for the Statue of Liberty afin de lever des fonds pour le piedestal.

Il s'adresse aux millions d'immigrants qui ont débarqué à Ellis Island et pour lesquels la statue de la Liberté figurait l'espoir d'une vie meilleure :

« Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !

Donne-moi tes pauvres, tes exténués
Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte
De ma lumière, j'éclaire la porte d'or ! ».

Lady Liberté en chiffres

46.05 mètres. La hauteur de la statue, le monument atteignant 93 m avec son piédestal de 46.95.

225 tonnes. Le poids total de l'édifice se compose de 125 tonnes d'acier et 30 tonnes de cuivre. Le socle, constitué de béton et de pierres granitiques, pèse à lui seul 70 tonnes.

7,19 mètres. C’est la longueur exacte de la tablette placée dans la main gauche de la statue. Ce livret porte l’inscription « July IV MDCCLXXVI » (4 juillet 1776), date de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.

18 300 marteaux ont été utilisés par les ouvriers des ateliers Monduit, Gaget, Gauthier et Cie pour travailler les feuilles de cuivre de la structure métallique.

500 000 dollars de l'époque ont été dépensés pour construire la statue et son socle, ce qui représente 10 millions de dollars actuels, soit 8 millions d’euros.

39 kilomètres. C’était la portée du phare qui, de 1886 à 1902, était en lieu et place de la torche de Bartholdi.

354 marches : l'escalier intérieur qui  emmène les visiteurs jusqu'à la célèbre couronne.

7 rayons, représentant les continent, ornent la couronne dressée sur la tête de la statue de Bartholdi.

✪ 16 : le nombre de répliques "miniatures" de la Statue de la Liberté érigées dans des villes françaises. A Paris, elle est située à l'extrémité de l'île aux Cygnes, face au pont de Grenelle, dans le 15e arrondissement. Elle mesure 11,50 m. Dans le monde, des répliques de la Statue sont visibles en Allemagne, au Brésil et même au Kosovo. En revanche, difficile d'en trouver en Grande-Bretagne, l'ancienne puissance coloniale chassée du sol américain par la guerre d'indépendance.

28 octobre 1886 - La Liberté éclaire le monde

Herodote.net - André Larané – 26 oct 2016

.            Le 28 octobre 1886, « La Liberté éclairant le monde » est inaugurée dans la liesse, à l'entrée du port de New York, par le président des États-Unis Stephen Grover Cleveland.

C'est la plus colossale statue jamais construite (46 mètres de haut et 93 avec le piédestal). Elle est l'oeuvre du sculpteur Frédéric Auguste Bartholdi.

Ce cadeau de la France aux États-Unis célèbre l'amitié franco-américaine sur une idée du juriste Édouard Laboulaye. Il a été financé par une souscription publique des deux côtés de l'Atlantique et grâce à une active campagne de presse du journaliste américain Joseph Pulitzer.

Auguste Bartholdi, républicain et patriote

.            Né le 2 août 1834 à Colmar, en Alsace, dans une famille de notables protestants, Auguste Bartholdi peut donner libre cours à ses penchants artistiques grâce à la bienveillance de sa mère Charlotte qui ne cessera jamais de l'épauler.

Il a à peine 20 ans quand il inaugure sa carrière de sculpteur avec la statue du comte Jean Rapp, un général de Napoléon 1er originaire comme lui de Colmar.

Déjà s'affirme son goût pour le gigantisme avec cette statue à laquelle, de sa propre initiative, il donne une taille deux fois supérieure à la taille humaine.

En dépit de la bienveillance du Second Empire à son égard, Bartholdi ne cache pas ses convictions républicaines, ce qui lui vaut de nouer une relation amicale avec le professeur de droit Édouard Laboulaye (1811-1883), dont il réalise le buste en 1866.

À ce moment-là vient de se terminer aux États-Unis la guerre de Sécession. L'enthousiasme de Laboulaye, partisan des abolitionnistes, est à son comble.

Lors d'une soirée à laquelle est invité le jeune Bartholdi, il lance l'idée d'un monument qui scellerait l'amitié entre les peuples français et américain. Bien entendu, ce monument serait inauguré à l'occasion du centenaire de la Déclaration d'Indépendance, soit en 1876 ! ...

Suez avant New-York

.            En attendant, il faut composer avec un régime qui n'a pas de sympathie particulière pour la démocratie américaine.

Auguste Bartholdi, comme beaucoup d'artistes et d'intellectuels de son temps, cède à l'égyptomanie. Il visite les bords du Nil et rencontre Ferdinand de Lesseps, maître d'oeuvre du futur canal de Suez.

Il lui suggère d'ériger à l'entrée du canal une statue monumentale à l'image du colosse de Rhodes, mais qui serait, elle, conçue pour durer des siècles.

Son projet prend l'allure d'une paysanne égyptienne qui brandit une torche, avec une majesté toute antique. Malheureusement, il n'a pas l'heur de plaire au vice-roi d'Égypte Ismaïl Pacha et Bartholdi revient à Paris avec la maquette en terre cuite dans sa malle.

Arrive la guerre franco-prussienne. Patriote, le sculpteur de 36 ans sert comme chef d'escadron et aide de camp de Giuseppe Garibaldi dans l'armée des Vosges.

Tandis que la France est encore sous le coup de la défaite, Édouard Laboulaye, devenu député républicain, se montre plus que jamais convaincu de l'utilité du monument à la Liberté. Il suggère à son ami de se rendre aux États-Unis pour tâter le terrain.

Dès son arrivée dans la rade de New York, à l'automne 1871, Bartholdi repère l'emplacement idoine pour son futur monument, lequel serait inspiré de la paysanne à la torche qui devait ouvrir le canal de Suez.

C'est l'île de Bedloe, au milieu de l’Hudson, rebaptisée Liberty Island en 1956. Elle est visible de tous les arrivants et offre un point de vue à la fois sur le grand large et la cité. (Cette île, propriété du gouvernement fédéral, est administrée par le National Park Service, qui la considère comme une juridiction de l’Etat de New York. Mais elle est en réalité implantée dans les eaux territoriales du New Jersey. Une source interminable de dispute entre les deux Etats.)

Laboulaye et Bartholdi ont dans l'idée que le monument, d'un coût de 250.000 dollars (une somme colossale pour l'époque), soit financé par souscription, pour moitié par le peuple français et par le peuple américain, le premier se réservant la statue et le second le piédestal.

Bartholdi rencontre à cette fin le président Ulysses S. Grant, des sénateurs, des industriels et des journalistes. Mais ses interlocuteurs demeurent très réservés à l'égard du projet...

Tout comme d'ailleurs les élus et les notables français qui penchent majoritairement pour une restauration de la monarchie et en veulent surtout aux Américains d'avoir soutenu la Prusse dans la précédente guerre.

En attendant que la situation se débloque, Bartholdi s'attelle à une commande publique destinée à rappeler le siège héroïque de Belfort en 1870-1871. Ce sera le Lion de Belfort, une sculpture monumentale (on ne se refait pas) en granit des Vosges, adossée à la colline qui surplombe la ville.

Course d'obstacles

.            Enfin, l'horizon se dégage : le régime politique bascule en janvier 1875 vers la République. Le projet de statue recueille désormais les faveurs de l'opinion mais le temps presse.

Laboulaye, qui a de la suite dans les idées, fonde un Comité de l'union franco-américaine en vue de lever des fonds.

Charles Gounod compose pour les généreux donateurs, à l'Opéra de Paris, un Hymne à la Liberté éclairant le monde. On leur offre aussi deux cents modèles réduits de la future statue.

Auguste Bartholdi reçoit le concours d'une sommité du patrimoine en la personne d'Eugène Viollet-le-Duc.

Celui-ci prescrit une peau composée de plaques de cuivre modelées par martelage sur des formes en plâtre. L'ensemble doit être monté sur une armature métallique, stabilisée par un remplissage en sable.

La fabrication peut commencer dans les ateliers de la société Gaget, Gauthier et Cie, rue de Chazelles, au nord de Paris. Elle mobilisera jusqu'à six cents ouvriers.

Mais il est devenu illusoire d'inaugurer la statue pour le centenaire de l'indépendance américaine. À tout le moins, Laboulaye et Bartholdi veulent profiter de l'Exposition universelle de Philadelphie de 1876 pour sensibiliser l'opinion américaine à leur projet.

Ils accélèrent le montage du bras droit et de sa torche afin de pouvoir les présenter sur place ! La pièce arrivera après la célébration de l'Independence Day (4 juillet) mais elle n'en recueillera pas moins un très vif succès auprès du public.

Grâce à une première collecte de fonds, on met à l'étude le piédestal. Il est confié à un architecte de renom, Richard Morris Hunt, qui a déjà conçu le Metropolitan Museum de New York.

Comme les fonds manquent aussi pour la réalisation de la statue, Laboulaye présente une reproduction grandeur nature de la tête à l'Exposition universelle de Paris, en 1878.

Les visiteurs, impressionnés et séduits, souscrivent en masse et l'année suivante, le financement est bouclé avec plus de cent mille donateurs.

Montage dans les ateliers Gaget, Gauthier et Cie.

Mais un nouveau coup du sort frappe le projet : Viollet-le-Duc décède à 65 ans, emportant dans la tombe les principes de montage. Bartholdi se tourne alors vers Gustave Eiffel (47 ans), un ingénieur et chef d'entreprise qui est en train de se bâtir une réputation internationale grâce à sa maîtrise des structures en acier.

À l'opposé de Viollet-le-Duc, il conçoit une charpente métallique légère qui, tel le roseau de la fable, saura résister aux plus violentes tempêtes en pliant et en se déformant.

Dernier coup du sort : Laboulaye décède à son tour le 25 mai 1883. Bartholdi porte désormais le projet sur ses seules épaules. Il invite le populaire Ferdinand de Lesseps à remplacer Laboulaye à la présidence du comité et c'est lui qui va officiellement remettre à l'ambassadeur américain, le 4 juillet 1884, la statue enfin terminée.

Le peuple américain se mobilise à son tour

.            Outre-Atlantique, le projet se délite. Les riches New-Yorkais le dédaignent et le comité n'arrive pas à recueillir les fonds pour l'achèvement du piédestal.

Alors se lève un sauveur inattendu, Joseph Pulitzer. Né en Hongrie en 1847, ce jeune immigré devenu le patron du New York World, a inventé la presse populaire à scandale. Il multiplie les campagnes de presse en faveur du projet.

Auguste Bartholdi le soutient en proposant des statuettes à un ou cinq dollars. C'est un succès. Les dons, généralement modestes, affluent. Le financement est enfin bouclé avec cent mille dollars supplémentaires offerts par cent vingt mille donateurs dont les noms sont tous imprimés dans le journal.

Pulitzer

Auguste Bartholdi n'a pas attendu la fin de la souscription pour envoyer la statue à New York. À raison de 350 pièces dans 214 caisses, elle est chargée sur une frégate armée par le gouvernement français, l'Isère, et arrive à New York le 17 juin 1886. Quatre mois suffiront pour monter les cent tonnes de la structure et les quatre-vingt de l'enveloppe de cuivre.

Un mythe américain

.            « La Liberté éclairant le monde » est chargée d'une symbolique simple et accessible à tous. La statue tient dans sa main gauche une tablette où l'on peut lire « July 4th, 1776 » (Déclaration d'indépendance des États-Unis). Sa torche levée vers le ciel dissipe les ténèbres. Les chaînes brisées, à ses pieds, rappellent l'abolition de l'esclavage.

Les sept rayons de sa couronne sont censés représenter les sept océans et continents de la Terre. La couronne, enfin, comporte 25 fenêtres qui figurent autant de joyaux et d'où les visiteurs peuvent contempler la baie de New York.

Pour le corps de sa statue, le sculpteur a pu choisir comme modèle Jeanne-Émilie Baheux de Puysieux, une ancienne couturière devenue sa maîtresse et qu'il a dû épouser en catastrophe en 1875, lors d'un voyage aux États-Unis, pour ne pas heurter ses donateurs potentiels.

Quant au visage, a-t-il les traits de Charlotte la mère de l'artiste? d'une prostituée? d'une Communarde?... Peut-être après tout Bartholdi s'est-il contenté de reprendre les traits hiératiques, sévères et somme toute sereins d'une Athéna antique.

La statue, son visage, sa gestuelle, son drapé n'ont rien de sentimental ou d'érotique. Mais qu'importe. Inaugurée à la veille de la grande vague d'immigration qui a vu débarquer à New York des millions d'Européens chassés par l'oppression et la misère, elle est devenue le visage de l'Amérique rêvée et de la Liberté.

C'est elle que les manifestants de la place Tien An Men, en 1989, ont reproduite en plâtre. Laboulaye et Bartholdi imaginaient-ils que leur idéal ferait le tour du monde, de Paris à New York et Pékin ?