La Prohibition, une fausse bonne idée ?

D’après : Europe 1 - Au coeur de l'histoire – 27 jan 2020 / caminteresse.fr - Nicolas François – 30 jan 2021

.            Le 14 février 1929, un gangster bien connu, Jack Mac Gurn, surnommé "la mitrailleuse", membre du gang italien de la ville de Chicago, abat, dans le sous-sol d’un garage, 10 membres d’un gang irlandais concurrent. Ce massacre de la Saint Valentin est l’apogée de la guerre des gangs que se livrent les Italiens et les Irlandais pour le contrôle du trafic clandestin d’alcool. Chicago est un des épicentres de ce commerce interdit qui ravage alors l’Amérique. C’est la face sombre de la prohibition.

En 1919, la prohibition s'impose aux États-Unis

.            La consommation d’alcool est un sujet épineux qui préoccupe les Etats-Unis depuis la moitié du XIXème siècle. De l’installation des premiers colons jusqu’à la conquête de l’Ouest, l’alcool a toujours été omniprésent sur cet immense territoire grâce à l’implantation des fameux saloons que l’on voit dans presque tous les westerns. Il y en a partout ! On estime qu’il y a un saloon pour 300 habitants.

En 1830, le citoyen américain moyen de plus de 15 ans boit en moyenne 80 bouteilles de whisky par an. Le signe que la consommation a changé : de la bière, on est passé à des alcools forts. Des centaines de milliers d'américains étaient alcooliques ; principalement les hommes qui dépensaient leur paye dans ces saloons ; les femmes étaient condamnées à s'occuper des enfants alors que leurs maris rentraient ivres et parfois même les battaient. Les comportements liés à ces excès alcoolisés choquent les puritains et les protestants, qui veulent s’attaquer à ce fléau.

.            C’est au niveau local que les premières actions anti-alcooliques vont être organisées. En 1840, l’Etat du Maine, sur la côte Est, se trouve à la pointe de ce combat : un politicien, nommé Neal Dow, fait de Portland la première ville "sèche" des Etats-Unis en y prohibant l’alcool. Pour cette raison, Neal Dow est considéré comme le père de la prohibition. D’autres Etats vont suivre mais la guerre de Sécession, de 1861 à 1865, met un coup d’arrêt à cette première tentative.

Après la défaite du Sud, ce sont les femmes qui sont à la pointe de la ligue anti-alcoolique. Eliza Thompson, fille du gouverneur de l’Ohio, accompagnée de femmes déterminées, chantent des hymnes religieux dans les magasins de spiritueux et prient pour leur fermeture. Elles n’obtiennent pas beaucoup de résultats. En 1874, une suffragette et militante féministe, Frances Willard, crée la WCTU, Women Christian Temperance Union (Union Chrétienne des Femmes pour la Tempérance). Rapidement les rangs de ces Ligues grossissent et gagnent en influence en s'alliant à d’autres organisations. Leurs membres qui font de l'alcool le responsable de tous les maux de la société, seront qualifiées d’"entrepreneurs de morale" par le sociologue Howard Becker. Cet activisme, essentiellement féminin permettra au moins aux femmes de s'affirmer et les conduira à obtenir la mise en place de la prohibition, et aussi le droit de vote le 26 août 1920 (ratification du XIX amendement de la Constitution).

En 1893, des conservateurs, des progressistes, des industriels ou encore des membres du Ku Klux Klan prennent le relais. L’avocat Wayne Wheeler et quelques riches amis des milieux d’affaires protestants, créent l’Anti-Saloon League. La position sociale des fondateurs et le charisme de Wheeler vont faire de cette croisade une préfiguration de ce qu’on appellera, plus tard, le lobbying. Henry Ford lui-même, magnat de l’automobile, va exiger de ses ouvriers la tempérance et licencier les alcooliques.

La première Guerre Mondiale, déclencheur de la prohibition généralisée

.            En 1910, une dizaine d’Etats américains prohibent la vente et la consommation d’alcool sur leur territoire. En 1914, on compte déjà 19 Etats prohibitionnistes. Mais en réalité, toute interdiction crée un désir de transgression. Cette décision, drastique, entraîne, automatiquement, la vente et la consommation clandestines de l’alcool. Même dans les États "secs", on boit de plus en plus et le nombre des saloons augmente ! Un comble !

La première Guerre Mondiale est le déclencheur de la prohibition généralisée. A ce moment-là, Wheeler lance une offensive anti-alcoolique sous le prétexte que l’utilisation des céréales pour fabriquer de l’alcool est inadmissible, qu’on a besoin de céréales pour nourrir les Américains et participer ainsi à l’effort de guerre. En effet, les Etats-Unis sont entrés en guerre le 06 avril 1917 et envoient des troupes sur le front français. Un soldat qui boit ne peut pas (bien) défendre son pays !

.            Après de fortes pressions des mouvements de tempérance sur les législateurs, la Chambre des représentants a adopté le XVIII° amendement le 18 décembre 1917, qui sera définitivement ratifié le 16 janvier 1919, une fois approuvé par les 36 États nécessaires. Il est entré en vigueur un an après sa ratification, le 17 janvier 1920. Cet amendement n'interdisait pas la consommation d'alcool en elle-même, mais rendait plus difficile de s'en procurer légalement. (Il est le seul amendement de la Constitution américaine à avoir été abrogé, en 1933).

Mais la loi qui va effectivement instaurer la prohibition dans tous les États américains viendra plus tard. C’est le Volstead Act. du nom du représentant du Minnesota, Andrew Volstead, qui a rédigé le projet de loi avec l’avocat Wayne Wheeler. Ce texte est ratifié le 28 octobre 1919, entre immédiatement en vigueur et le restera jusqu’en 1933.

Cette loi conforte la résolution de 1917. En fait, elle ne prohibe pas totalement l’alcool. En effet, elle autorise le vin de messe, le cidre, l’alcool prescrit sur ordonnance médicale et celui utilisé dans l’industrie. La bière reste en vente libre à condition que son taux d’alcool soit inférieur à 0,5%. Mais elle élargit les interdictions : « À partir d'une année après la ratification de cet article, la fabrication, la vente, le transport des boissons enivrantes à l'intérieur des États-Unis et de tout territoire soumis à la juridiction de ces derniers, leurs importations et leurs exportations à fins de boissons sont interdites. »

En outre, elle change les normes et les valeurs d'un pays qui ne considérait pas l'alcool comme un tort. De ce fait des millions d'américains sont désormais des déviants comme le soutient le sociologue Robert King Merton. Elle est ainsi considérée comme le début d'une période trouble, qui verra de véritables empires mafieux se constituer autour de la contrebande d'alcool.

Quelles conséquences pour la vie et l'économie ?

.            Cette loi constitue une intervention dans l’économie du pays qui a tout pour se révéler désastreuse. D’abord, elle restreint mais n’interdit pas la consommation de l’alcool, mais comment peut-on consommer une boisson qu’on ne doit ni acheter ni fabriquer ? Ensuite, la loi laisse au Congrès le soin de déterminer, de façon totalement arbitraire, à partir de quelle teneur en alcool une boisson peut être qualifiée d’enivrante. Enfin, la loi peut décréter la disparition de l’alcool, … celui-ci existera malgré tout. Elle ouvre donc la porte à un trafic parallèle. Le marché de l’alcool ne disparaitra pas, ou plutôt, seul le légal disparaitra, un immense trafic clandestin ne manquera pas de s’y substituer. Ce texte chargé de moraliser la société américaine fut ainsi à l'origine de la réussite de gangsters tels que Al Capone, pour lesquels la prohibition fut une chance providentielle. Ces trafiquants d'alcools, bien évidemment, ne s'estimeront pas déviants, voire seront fiers de leur illégalité.

.            Tout semble se passer le mieux du monde. Même à bord des transatlantiques les plus luxueux, les boissons alcoolisées sont totalement interdites. C’est le cas du plus beau paquebot du monde, le Leviathan lors de sa première traversée New-York-Cherbourg en août 1923. Ce navire a une étonnante histoire : avant la Première Guerre Mondiale, il était l’orgueil de la flotte commerciale allemande et s’appelait le Vaterland. Saisi par les Etats-Unis en août 1914, il avait servi, à partir de 1917, au transport des troupes américaines vers l’Europe. Il a ensuite été somptueusement restauré.

Le célèbre journal L’Illustration raconte ainsi cette traversée inaugurale :"Bien entendu, sur ce navire américain la loi de la prohibition est en vigueur, non seulement dans la limite des 3 milles marins accordée aux navires étrangers, mais de façon permanente. Il paraît, toutefois, que des accommodements sont assez facilement trouvés, car, jusqu’à présent, on ne visite pas les bagages des voyageurs qui s’embarquent dans un port américain, où l’on n’est pas sensé pouvoir s’approvisionner de boissons alcoolisées. Aussi, lors du premier voyage, les cabines furent-elles transformées, comme par enchantement, en celliers et si, sur les tables, une vertueuse eau minérale était seule en vue, des caves complaisantes s’étaient improvisées à portée de la main, sous les nappes complices".

.            Durant les premières années les chiffres seront très prometteurs. On observe une diminution très forte des amendes pour ivresse ainsi que de la consommation d'alcool. Officiellement, on se réjouit de la diminution de la criminalité, dont on considérait que 14 % de celle-ci était due à l’alcoolisme. Mais rapidement les vieux démons des américains reprirent le dessus, car bien sûr, tout l’alcool ne pourra disparaître. Certains Américains vont même remplir leurs caves en attendant des jours meilleurs.

.            L’imagination ne manque pas pour se procurer de l'alcool. On peut en obtenir sur ordonnance médicale, avec tous les membres d'une famille simultanément malades ! Même la religion devient un moyen d’obtenir de l'alcool, car le XVIII° amendement autorisait les vins de messe et ce fut bientôt des milliers de bouteilles qui furent livrées. Les prêtres reconnaitront humblement que seulement un quart des commandes servirent aux offices !

Dans un alambic, faites fermenter un mélange de sucre de maïs, de betterave, des pelures de pomme de terre ou de fruits pour obtenir de l’alcool. Puis ajoutez quelques baies de genièvre et laissez macérer le tout dans un grand contenant : une baignoire fera l’affaire. Voilà la recette du gin qu’on se repasse entre initiés.

Les trafiquants pouvaient en fournir, de leur fabrication : à base de toutes sortes de matières susceptibles de fermenter : céréales, fruits, déchets de vignes, qu’ils distillaient. L’alcool obtenu était souvent frelaté parce qu’il contenait du méthanol, une substance toxique. Il était coloré avec du caramel, stocké dans des bocaux et distribué dans des bars clandestins, les blind pigs ou speakeasies (où il faut « parler doucement », comme leur nom l’indique, par souci de discrétion). Ces bocaux normalement utilisés pour des conserves étaient faciles à trouver et leur transparence permettait d’apprécier la couleur du liquide. On pouvait ainsi voir si la teinte se rapprochait de celle d’un vrai whisky. Encore aujourd’hui, utiliser un bocal en guise de verre lors de fêtes est un clin d’oeil à la prohibition !

On observa également que si des millions d'américains ont arrêté de boire, ceux qui ont persisté en buvaient davantage. Au milieu des années 20, la mutation de la société américaine s’accélère, et tout comme les hommes, les femmes en viennent à braver la loi.

.            Cependant, l'État n’est pas naïf. Il se doute bien qu’il y aura des fraudes contre cette loi et d’ailleurs, la contrebande est immédiate. Aussi, en même temps que la promulgation du Volstead Act, Washington crée un Bureau de la prohibition qui recrute 1.500 agents dont des douaniers et des agents fiscaux, dépendant du ministère des Finances, pour faire respecter les lois fiscales, effectuer des descentes dans les bars clandestins et sanctionner les délits. Cette institution, notoirement insuffisante, n’a pas été rigoureuse dans le recrutement de ses effectifs et a rapidement été gangrénée par la corruption, y compris politique. Ses agents peinent à freiner le trafic ; confrontés à des ennemis fortunés, ils cèdent souvent à la corruption.

.            Néanmoins, la plupart des distilleries vont devoir fermer, ce qui provoque une crise économique et du chômage. Quant aux saloons, ils s’adapteront. A Cleveland, dans l’Ohio, il y avait 1.200 bars en 1919, à la veille de la prohibition ; quatre ans plus tard, on comptera près de 3.000 speakeasies. Étrangement, au lieu d’alcool, ils vont se mettre à vendre des ice-creams ! A Chicago, parmi les 20.000 speakeasies et saloons, 4.500 saloons se transforment en boutiques de glaces ! Ajoutons-y les musiciens de jazz comme Louis Armstrong ou Duke Ellington qui y lancent leur carrière en faisant danser un public d’assoiffés. Ou encore les femmes, autrefois exclues des saloons, qui deviennent les reines de ces night-clubs nichés derrière des façades discrètes, où la nuit ne s’arrête jamais.

.            Un autre effet de la clandestinité sera un changement du type d'alcool approvisionné sur le marché noir ; la bière et le cidre ont petit à petit fait place au gin et au whisky. Une conversion encouragée par les trafiquants, les boissons fortes contenant plus d’alcool dans un volume beaucoup plus faible minimisaient les coûts de transport et les risques associés.

De la production d'alcool clandestin au triomphe de la pègre 

.            L’un des plus habiles profiteurs de la prohibition est un Américain d’origine allemande, George Remus, immigré aux Etats-Unis à 5 ans. A 19 ans, bon entrepreneur, il rachète la pharmacie où il était employé, s’y ennuie et devient avocat pénaliste, spécialisé dans la défense de la pègre.

Quand la loi de la prohibition est votée, il y voit une occasion de réaliser de grands profits. Il s’installe à Cincinnati où se trouvent 80% des distilleries des Etats-Unis. Il en achète plusieurs qui produisent du whisky officiellement à des fins thérapeutiques. Il ouvre, en même temps, plusieurs pharmacies qui lui permettent d’écouler son whisky. Dès que le trafic est trop visible, il ferme cette pharmacie pour en ouvrir une autre ailleurs. Il devient bootlegger, (nom qui désigne les trafiquants d’alcool, « qui cachent une bouteille dans leurs bottes »), l’un des plus audacieux du pays.

Grâce à son ingénieux système George Remus gagne une véritable fortune : 40 millions de dollars en trois ans. Pour augmenter encore ses revenus, il s’associe avec un comparse qui va commercialiser le whisky à travers le pays et un employé de l’American Express qui se charge du transport des caisses d’alcool.

Le stratagème est découvert. Il arrête son commerce sans être démasqué. L’ingénieux George Remus change de stratégie. Il centralise sa production en construisant une énorme distillerie dissimulée dans une ferme fortifiée. Son nom est tout un programme : La ferme de la Vallée de la Mort... A partir de là, des camions blindés se chargent de véhiculer la production à travers tout le pays.

Evidemment, George Remus prend soin de bien payer son personnel et de verser les pots-de-vin nécessaires pour calmer la curiosité des autorités. Il sera démasqué en 1925 et sera condamné à deux ans de prison pour contrebande d’alcool. Il se fait encore remarquer deux ans plus tard en tuant sa femme à coups de revolver parce qu’elle avait demandé le divorce après l’avoir trompé avec un policier corrompu. Il n’est condamné qu’à une peine légère, deux ans de prison et mourra en 1952. Personne ne parlerait plus de lui si Francis Scott Fitzgerald ne s’en était, dit-on, inspiré pour en faire le héros de son roman le plus connu Gatsby le Magnifique, publié en 1925.

Une figure emblématique : Al Capone

.            Si George Remus est un solitaire, la prohibition va profiter à un monde infiniment plus dangereux, celui du crime organisé. La figure emblématique de cette période est, évidemment, Al Capone, surnommé Scarface, en raison d’une balafre sur la joue gauche. Fils d’émigrés napolitains, il est né en 1899 à Brooklyn, un quartier populaire de New-York. A 20 ans, il rejoint le gang des Five Pointers comme videur de bar.

.            Marié à une Irlandaise, après un intermède de comptable à Baltimore, il gagne Chicago et entre dans le gang de Toni Torrio. Il gravit tous les échelons et devint son premier lieutenant. Toni Torrio, menacé de mort par ses adversaires du gang irlandais, se retire. Al Capone devient chef du gang italien. Il règne sur des bars clandestins, des maisons closes, quelques commerces légaux pour faire illusion et surtout pratique avec maestria le racket et l’intimidation. Grâce aux énormes profits engendré par l'illégalité, les mafieux pouvaient aisément acheter leur liberté, et leur tranquillité, en corrompant policiers et magistrats. Al Capone, à la tête du plus grand trafic d'alcool, devint l'une des personnes les plus connues et « appréciées » de son époque, bien qu’il fut le plus grand criminel de son temps ; sa notoriété était telle qu'il signait des autographes en pleine rue.

.            Mais le massacre de la Saint-Valentin est le début de la fin pour Al Capone. Il est allé trop loin. L’opinion est révoltée par le bain de sang. Alors, se dresse contre lui une figure de l’anti-corruption, l’agent du Trésor Elliot Ness. Avec son équipe d’Incorruptibles, ils seront popularisés par des films mythiques et une célèbre série télévisée. Ces policiers vont s’acharner à faire tomber le caïd.

On connaît ses crimes mais il est difficile de confondre Al Capone. Ce n’est pas pour un crime de sang qu’il tombera mais pour évasion fiscale, à la suite d’une minutieuse enquête sur ses finances. Le 24 octobre 1931, Al Capone est condamné à onze ans de prison. Atteint de syphilis, il est libéré sous conditions en 1939. Il ne mourra qu’en 1947, d’un arrêt cardiaque.

Un trafic généralisé

.            Si on se focalise souvent sur Al Capone, il ne faut pas oublier le reste. Le trafic est généralisé. Il y a, bien sûr, des distilleries clandestines comme celle de George Remus mais il y a également d’énormes importations frauduleuses d’alcool, organisées par les bootleggers, tels les frères Genna, à Chicago, ou Frankie Yale, à New York, en provenance du Canada, des Antilles, des Bahamas, du Mexique et même d’Europe. Pour l’Europe, la plaque tournante de la contrebande est l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui a alors connu une prospérité... qu’il n’a jamais retrouvée.

.            Tant de trafics, tant de crimes et tant de corruption finissent par lasser. Plusieurs Etats vont cesser de poursuivre les crimes liés à la prohibition, laissant cette mission au FBI.

En 1929, Herbert Hoover est élu à la présidence des Etats-Unis. L’élection relance le débat sur la prohibition et désormais le nombre de personnes favorables à un retour de l'alcool augmente de plus en plus. Beaucoup de femmes qui avaient milité pour le bannissement de l'alcool, se surprennent désormais à souhaiter son retour, même si l'on observe une opposition entre les générations : les filles étant davantage anti-prohibition que leurs mères. Avec la crise de 1929 le nombre d'opposants à la prohibition double au Congrès.

En 1932, Franklin Delano Roosevelt devient président. Si son considérable succès est surtout dû à l'impopularité de Hoover, il tient aussi sans doute beaucoup à la promesse de Roosevelt d'abolir la prohibition dont les opposants avaient plusieurs arguments : la limitation des libertés individuelles, l'inefficacité de la loi, le manque à gagner sur les taxes et l'augmentation du chômage, etc, … En mars 1933, Franklin Roosevelt commence par autoriser la vente des bières très légères, jusqu’à 3,2 degrés d’alcool. Puis il estime si grave la situation de crise, qu’on ne peut se passer des revenus que procurent les taxes sur l’alcool. Comme il s’en consomme d’immense quantités de façon clandestine, l’Etat doit pouvoir y retrouver son compte.

Par le Blaine Act du 17 février 1933, Roosevelt avait déjà lancé l'abrogation du XVIII° amendement, laquelle sera officiellement adoptée avec le XXI° amendement, le 5 décembre de la même année. L'alcool fait son retour légal aux Etats-Unis. Finalement, chaque Etat peut pratiquer la politique qu’il veut dans le domaine de l’alcool ; certains Etats s’y refuseront même, comme le Mississippi qui fut le dernier Etat à procéder au retrait de la prohibition en 1966.

Et ensuite …

.            L’Etat fédéral percevra ses taxes. Quant aux gangsters, la drogue, la prostitution et les jeux vont largement compenser les revenus du trafic illégal de l’alcool.

.            Par réalisme, les Etats-Unis mettent fin à cette expérience de « moralisation » du pays. Ainsi qu’à l’âge d’or de la fête sans limite dans les speakeasies. Le XVIII° amendement a surtout largement montré son inefficacité. Les religieux dénoncent l’immoralité des bars clandestins, la guerre des gangs mafieux gangrène les grandes villes et la police est lassée de la désobéissance permanente des citoyens américains.

.            La prohibition laissa également de nombreuses séquelles. Certaines personnes souffrent de handicaps à cause d'alcool coupé avec des ersatzs de mauvaise qualité, fabriqués dans des conditions hygiéniques déplorables, dans la précipitation de la clandestinité, et, dit-on, parfois empoisonné par le gouvernement qui ne supportait plus de voir la loi bafouée sans vergogne. D’autres se sont ruinés à s’approvisionner à des prix qui ont explosé, nécessitant de plus en plus de moyens, et rendant le vol rapidement incontournable. Le consommateur est ainsi rentré également dans le cercle de la criminalité.

.            En 1935 deux alcooliques que les médecins considéraient alors comme étant condamnés, William Griffith Wilson et Robert Holbrook Smith décident de s'entraider pour abandonner l'alcool, et créent l’AA (Association des Alcoholics Anonymous), qui aujourd'hui compte dans plus de 180 pays, avec 120.300 groupes, près de 2.100.000 membres.

Les jeunes américains ne peuvent toujours pas acheter ni consommer d'alcool avant leur majorité à 21 ans, même si plus d'un tiers de la bière consommée aux Etats-Unis l'est illégalement par des jeunes de moins de 21 ans.

Le XVIII° amendement fut, selon certains, un désastre pour la société américaine ; c'était le premier amendement qui limitait les libertés individuelles.