Il était une fois Hollywood

Sud-Ouest – Julien Rousset – 14 août 2016           

 .            Il y a cent ans naissait, dans un lieu-dit du désert californien, la future Babylone du cinéma. De Chaplin à « E.T. », en passant par les Oscars, retour sur l’histoire de cette usine à rêves

« Sud Ouest Dimanche » À quoi ressemblait Hollywood, il y a cent ans ?

 .            Régis Dubois. À pas grand-chose… C’est un lieu-dit situé à une dizaine de kilomètres de Los Angeles. Le premier studio vient d’ouvrir, en 1912. Le cinématographe est encore une invention récente : il naît aux États-Unis en 1890, l’année de la fin de la conquête de l’Ouest. Les westerns, les cow-boys sont d’ailleurs très présents dans ce premier âge du septième art. Et il y a, dans la démarche de ces pionniers qui s’installent ici pour faire du cinéma, un esprit de conquête. En venant jusqu’en Californie, on repousse les frontières.

Qui sont ces pionniers ?

  .            Des commerçants, souvent juifs, venus d’Europe centrale : William Fox et Carl Laemmle, fondateurs d’Universal ; Adolph Zukor, cofondateur de la Paramount ; Sam Goldwyn, qui crée la Metro-Goldwyn-Mayer… Ce sont des outsiders, des aventuriers, pas du tout des bourgeois ou des héritiers. À cette époque, le cinéma est, par rapport à d’autres formes d’art installées comme l’opéra ou le théâtre, méprisé, considéré comme saltimbanque, grossier. Hollywood, dans les années 1910, c’est un milieu de marginaux, de petits commerçants opportunistes ou d’enfants venus de la misère et du cirque, comme Chaplin ou Keaton.

Pourquoi choisissent-ils de s’établir en Californie ?

 .            Pour la lumière, les espaces, la main-d’œuvre pas chère (latinos, Indiens…), et pour fuir le trust mis en place sur la côte est par Thomas Edison, qui avait instauré un monopole sur la production de films.

Très vite, « l’usine à rêves » prend forme…

 .            Plateaux de tournage, entrepôts pour les costumes et les décors : les studios deviennent rapidement de véritables villes dans la ville. On fabrique des films comme on produit des corn-flakes, à la chaîne, en appliquant le taylorisme au cinéma. En 1927, on crée même une vitrine pour les meilleurs produits de l’année : la cérémonie des Oscars.

En 1927, justement, Hollywood connaît sa première révolution : la fin du muet…

 .            Pour les stars de l’époque, comme Buster Keaton, John Gilbert ou Gloria Swanson, c’est un tsunami. Elles étaient habituées à travailler avec leurs corps, leurs visages, leur expressivité physique, et dans la cacophonie. À présent, il faut apprendre des textes, et les dire dans le silence ! Charlie Chaplin sera l’un des rares à survivre à cette mutation.

Quand commence l’âge d’or d’Hollywood dont on parle souvent ?

 .            Il dure des années 1930 aux années 1960. L’industrie hollywoodienne tourne à plein : au moins 500 films par an, qui, à partir de 1945, aidés par le plan Marshall, popularisent sur la planète l’« American Dream ». Beaucoup de ces récits célèbrent, avec un happy end, la réussite individuelle. C’est un système très concentré : huit studios (Paramount, Fox, Warner…) produisent 80 % des longs-métrages.

C’est, aussi, l’éclosion du star-system…

 .            Les stars sont une invention hollywoodienne. On crée un cinéma à l’image de l’idéologie américaine : hiérarchisé et individualiste. Les films, leurs affiches, leur générique, tournent autour d’un personnage principal… Ces stars sont des salariés soumis à des contrats d’exclusivité très contraignants, qui régentent leur vie privée : elles doivent, le cas échéant, cacher leur judaïté, leur homosexualité, américaniser leurs noms – Tony Curtis s’appelle en réalité Bernard Schwartz et Dean Martin, Dino Crocetti… Le héros américain de l’époque doit être anglo-saxon, blanc, hétérosexuel et protestant.

Hollywood a failli mourir dans les années 1960…

 .            Oui, ce système décline sérieusement face à l’apparition de la télévision et d’une nouvelle génération, les baby- boomers, qui écoutent Bob Dylan, les Stones, etc. C’est un monde archaïque, à bout de souffle : alors que la Nouvelle Vague émerge en France, le code Hays, code de censure qui, depuis 1934, interdit la nudité, l’évocation de l’homosexualité, ou qui relègue les Noirs aux rôles de figurants, est encore en vigueur… jusqu’en 1966 ! En 1963, on ne produit plus que 160 films à Hollywood…

Comment les studios vont-ils rebondir ?

 .            Comme toujours avec le capitalisme américain : en se nourrissant des forces contestataires. Les années 1970 marquent le triomphe de la contre-culture. C’est le Nouvel Hollywood : Scorsese, Coppola, Brian De Palma, des acteurs comme Nicholson, De Niro, Pacino, des créateurs libres et destroy. Le succès d’« Easy Rider », de Dennis Hopper, en 1969, marque le début de cette nouvelle ère, qui se conclut avec l’échec colossal de « La Porte du paradis », de Cimino, en 1980. Hollywood revient alors à un cinéma plus conforme à l’époque reaganienne. À un cinéma de l’enfance aussi, avec George Lucas ou Steven Spielberg, dont l’une des premières réalisations, « Les Dents de la mer », en 1975, invente le blockbuster.

Qu’entend-on exactement par blockbuster ?

 .            Un film qui sort l’été (une nouveauté totale en 1975), sur un maximum d’écrans, et avec de gros investissements en marketing.

Comment expliquez-vous la longévité du système hollywoodien ?

 .            Je crois qu’elle tient à cette capacité qu’a Hollywood d’aller puiser dans les marges pour se renouveler. On l’a vu dans les années 1970 avec le Nouvel Hollywood, ou dans les années 1990 avec la montée en puissance dans les studios de cinéastes indépendants comme Tim Burton, Spike Lee, Gus Van Sant, Steven Soderbergh, Quentin Tarantino, bien sûr… C’est un système beaucoup plus souple, mobile, agile, que notre cinéma français.