Ellis Island, la porte d'entrée pour le rêve américain

GEO - Pierre Antilogus – 02 oct 2018

Arrivée à Ellis Island le 24 février 1905. © Wikimedia Commons

De 1892 à 1924, 16 millions de migrants sont passés sur cette île pour être contrôlés, avec l’espoir d’entendre ces mots : « Welcome to America ! »

.            La scène nous est familière. Nous l’avons vue sur des images d’archives en noir et blanc. Nous l’avons vue aussi reconstituée dans des films de fiction comme L’Emigrant de Charlie Chaplin, tourné en 1917, ou America, America d’Elia Kazan (1964). A chaque fois, la séquence est la même : un paquebot entre dans la baie de New York – ballet des remorqueurs, mugissement des sirènes et des cornes de brume. Il passe au pied de la statue de la Liberté, qui semble le saluer en brandissant son flambeau. Sur le pont, les passagers sont assemblés par grappes. Certains agitent les bras, lèvent leur chapeau vers le ciel, d’autres se tiennent immobiles, écrasés d’émotion. D’appréhension peut-être.

« Une terre promise se mit à exister : l’Amérique. » Vaste espérance !

.            Ces hommes, ces femmes, seuls ou en famille, arrivent d’Irlande, d’Italie, d’Europe centrale ou de Russie, d’Allemagne ou de Scandinavie, de Grèce, de Turquie, d’Arménie, de plus loin parfois… lls ont tout abandonné pour s’offrir la traversée de l’océan. Dans ses Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et espoir – qui venaient initialement en commentaire d’un film de Robert Bober (Institut national de l’audiovisuel, 1980) –, l’écrivain Georges Perec nous livre les motivations de ces candidats à l’immigration : « A partir de la première moitié du XIXe siècle, un formidable espoir secoue l’Europe pour tous les peuples écrasés, opprimés, oppressés, asservis, massacrés, pour toutes les classes exploitées, affamées, ravagées par les épidémies, décimées par des années de disette et de famine. Une terre promise se mit à exister : l’Amérique. » Vaste espérance.

Ce qui est trompeur, toutefois, dans ces images d’étrangers arrivant en foule à New York, c’est qu’elles donnent l’impression d’un voyage qui s’achève. Or ce n’était pas le cas. Les nouveaux venus n’étaient pas tirés d’affaire. Tous – ou presque tous – allaient devoir subir de stricts contrôles sur Ellis Island, le « filtre » administratif où siégeaient les services du Bureau fédéral de l’Immigration. En clair, avant de devenir Américains, il restait à ces exilés des heures intenses et angoissantes à vivre. Et pour certains, l’aventure allait s’arrêter là.

Les immigrants arrivant à Ellis Island en 1902. - Library of Congress/Wikimedia Commons

Ellis Island est à l’origine un îlot minuscule – 1,2 hectare à l’origine, moins que la base de la tour Eiffel –, un banc de sable boueux posé à l’embouchure de l’Hudson. Grâce à la terre récupérée lors du percement du métro new-yorkais, on lui a fait atteindre une superficie de 11 hectares – soit l’équivalent de quinze terrains de football –, et on lui a donné la forme d’un U afin que les bateaux viennent s’amarrer dans son échancrure.

En à peine plus de trois décennies, 16 millions de personnes sont passées par ce goulet d’étranglement

.           Avant 1892 et l'ouverture d'Ellis Island comme centre de réception des immigrés à New York, le débarquement des voyageurs se faisait à Fort Clinton ou Castle Clinton, à l'extrême sud de Manhattan (aujourd'hui dans Battery Park), au grand désespoir des habitants qui se plaignaient de la situation, imputant nombre de maux aux nouveaux arrivants Trop de monde, trop de bruit, trop de nuisances… En outre, face à l’affluence croissante des migrants, les bâtiments prévus pour leur accueil se faisaient trop exigus. Les autorités en ont conclu qu’un déménagement s’imposait, vers un lieu à la fois plus commode et plus isolé, et il leur a semblé que s’installer sur une des îles de la baie de New York serait une bonne idée. L’avantage était double : d’une part retenir les nouveaux arrivants, avant leur acceptation ou leur rejet, à l’écart de la population américaine, et surtout affermir le contrôle qu’on exerçait sur eux, en évitant les évasions.

.           Ellis Island est ainsi devenue la station d'immigration de New York (connue sous le nom de Castle Garden) de 1855 à 1890.

.           Avant l’arrivée des colons européens au XVIe siècle, les Indiens algonquins avaient baptisé l’endroit « Kioshk », l’île aux Mouettes, car seuls ces volatiles y vivaient. Puis les Hollandais l’ont appelé « Little Oyster Island », l’île de la petite huitre, du fait des mollusques qu’on y trouvait. En 1765, après qu’on y a pendu le pirate Anderson, le nom est devenu « Gibbet Island », l’île du Gibet. Dans l’ile qui faisait partie du système de défense portuaire de New York pendant la guerre de 1812 contre la flotte britannique, un fort avait été construit en 1795 nommé Fort Gibson en l'honneur du colonel James Gibson, un soldat américain tombé lors du siège de Fort Erie.

.           Enfin, en 1808, on la nomma Ellis Island en référence à Samuel Ellis, colon venant probablement d'Écosse, patron d’une auberge pour pêcheurs, qui en fut son propriétaire dans les années 1770, avant son rachat par l'État de New York pour la somme de 10 000 dollars (l’équivalent de 160 000 euros aujourd’hui). Qui aurait cru que cette miette de terre perdue acquerrait un jour une renommée mondiale ?

.           On a dit qu’Ellis Island était la porte de l’Amérique, la Golden Door (la « Porte dorée »). On aurait pu dire aussi bien la porte étroite, compte tenu de ses dimensions… Pourtant, entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, en à peine plus de trois décennies, 16 millions de personnes sont passées par ce goulet d’étranglement. Un flux de population sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Le 1er janvier 1892, le nouveau centre d’immigration ouvre ses portes

.            L'immigration aux États-Unis augmentant, restait à choisir l’île. En 1890, on a songé un temps à Liberty Island où la statue de la Liberté, œuvre du sculpteur français Auguste Bartholdi, se dressait, flambant neuve, depuis quatre ans. Un homme principalement s’est élevé contre ce projet : Bartholdi lui-même. L’artiste ne voulait pas qu’une multitude agitée vienne se presser autour de sa monumentale création. Voilà pourquoi le gouvernement fédéral décida de faire d'Ellis Island un lieu national centre d'immigration, où quelques constructions sommaires – de type caserne – servaient alors de dépôt de munitions à la marine américaine. Le 1er janvier 1892, le nouveau centre d’immigration exploité par le gouvernement fédéral ouvre ses portes. Le premier immigrant (une adolescente irlandaise aux joues rouges de 15 ans, nommée Annie Moore) est passé par la nouvelle station ce même jour. Venue retrouver ses parents à New York, la municipalité lui avait offrit une belle pièce de 10 dollars en or.

Le Grand Hall d'enregistrement et les cuisines peuvent accueillir 5 000 personnes

.            Les travaux de reconstruction, « en dur » cette fois, rondement menés, sont terminés dès 1900. La station reconstruite rouvre ses portes. Pour un budget d’un million et demi de dollars (environ 34 millions d’euros), en s’inspirant des techniques d’édification des gares parisiennes, les architectes Edward Lippicot Tilton et William A. Boring font surgir de terre un château de briques rouges et de pierres blanches de style Renaissance française. C’est nettement plus grandiose que les anciens bâtiments façon caserne. Les bâtisseurs, en outre, ont prévu large : le Grand Hall d’enregistrement peut contenir 5 000 personnes, les cuisines peuvent en nourrir autant, plusieurs fois par jour, et on trouve aussi des garderies pour les enfants, des salles de douches, des dortoirs ainsi que des locaux de quarantaine. Quant au style Renaissance, c’est plus qu’un symbole : les immigrants qui vont se présenter ici, découvrir ce palais immense et un peu fou, viennent précisément en Amérique pour y renaître et vivre, ainsi que le dit Perec, « la vie qu’on ne leur a pas donné le droit de vivre dans leur pays natal ».

Le Grand Hall d’enregistrement. - Library of Congress/Wikimedia Commons

.            Pour la plupart, ils débarquent à Ellis Island épuisés. Le voyage a été rude – ou plutôt les voyages, car il a fallu d’abord gagner le port d’embarquement, Liverpool, Naples, Le Havre, Hambourg ou Brême… En se privant souvent de nourriture pour épargner sou à sou le prix de sa place à bord, comme le raconte dans ses mémoires le Sicilien Salvatore Lucania – qui deviendra le parrain de la mafia new-yorkaise sous le nom de Lucky Luciano.

La traversée durait en moyenne une dizaine de jours : aucune vue sur l’extérieur, aucune aération, une chaleur étouffante…

.             A partir de Hambourg, de Liverpool ou du Havre, la traversée durait en moyenne une dizaine de jours, mais bien plus – près de trois semaines – au départ de Naples ou de Fiume. Les plus fortunés des migrants s’offraient un billet de première ou de deuxième classe et voyageaient dans des conditions décentes. Pour les autres, les passagers de troisième classe, l’expérience était pénible. On les entassait dans l’entrepont, c’est-à-dire en dessous de la ligne de flottaison, dans de vastes dortoirs où la literie se résumait à des alignements de paillasses superposées. Aucune vue sur l’extérieur, aucune aération, une chaleur étouffante… Ces malheureux constituaient la grande masse des passagers. Sur le paquebot Pennsylvania, par exemple, de la compagnie Hambourg-Amerika, 2 200 des 2 546 places proposées étaient destinées à la troisième classe.

Dans un livre de souvenirs publié en 1906, On the Trail of the Immigrant (Sur la piste de l’immigrant, non traduit en français), Edward Alfred Steiner, réfugié austro-hongrois et futur professeur de collège dans l’Iowa, évoque sa traversée de l’Atlantique : « L’aménagement de l’entrepont ne varie guère, pas plus que son emplacement : toujours situé au-dessus des vibrations des machines, il est bercé par le vacarme saccadé de la ferraille en mouvement et le grincement des amarres. On y accède par un escalier étroit, aux marches visqueuses et glissantes. Une masse humaine, des couchettes nauséabondes, des toilettes rebutantes : tel est l’entrepont. L’entrepont, c’est aussi un assemblage suspect d’odeurs hétéroclites : pelures d’orange, tabac, ail et désinfectant. Pas le moindre confort, pas même une chaise. Une nourriture médiocre, apportée dans d’énormes bidons, est servie dans des gamelles fournies par la compagnie…» Ajoutons que ladite nourriture consiste essentiellement en pommes de terre et en harengs.

A l’arrivée à New York, les passagers de première et deuxième classes doivent se soumettre à une inspection médicale et juridique avant d'être autorisés à entrer dans le pays. Ils reçoivent à bord les visites de routine de médecins, employés de l’administration fédérale, avant d’être conduits après ce processus qui a duré de trois à cinq heures, à Manhattan sans plus de formalités. Ils ont de quoi subvenir à leurs besoins, l’Etat ne risque pas de les avoir à sa charge… Ils sont d’emblée citoyens des Etats-Unis. Les passagers de troisième classe doivent en revanche passer par Ellis Island et se soumettre à des inspections plus sérieuses.

« Escalade dans la terre promise Ellis Island », 1908. Photo de Lewis Hine. - Brooklyn Museum/Wikimedia Commons

Les Irlandais ont fui la famine, les Siciliens la misère et le choléra, les juifs de Russie les pogroms et les persécutions

.            A chaque arrivée de paquebot, ils sont ainsi des milliers pris dans des files d’attente, des parcours labyrinthiques au long des couloirs, des salles immenses, au milieu des pleurs d’enfants, du brouhaha des conversations inquiètes tenues en vingt langues différentes. Les Irlandais ont fui la famine, les Siciliens la misère et le choléra, les juifs de Russie les pogroms et les persécutions, et tous se retrouvent là, tremblants d’appréhension, à la porte entrouverte de l’Amérique. Détail touchant : malgré leur fatigue, avec leur visage chiffonné, marqué par la traversée, tous ces gens ont revêtu leurs plus beaux habits. Ils veulent faire bonne impression.

Première étape : affronter le contrôle d’hygiène.

.            Des médecins aguerris scrutent les rangs et n’ont besoin que d’un examen de six secondes, le « six second physical », pour repérer les voyageurs en mauvaise santé. Ils tracent alors à la craie, sur les vêtements des intéressés, une lettre indiquant de quel mal il souffre : E (eyes) pour les maladies des yeux, H (heart) pour les problèmes cardiaques, L (lameness) pour la claudication, N (neck) pour les goitreux, S (senility) pour les personnes très âgées, X pour les déficients mentaux… Certains malades peuvent être placés en quarantaine ou temporairement hospitalisés à Ellis Island, mais ceux qui souffrent de tuberculose, de lèpre ou de trachome, des affections graves et contagieuses, sont renvoyés d’où ils viennent, aux frais de la compagnie de navigation qui les a transportés.

Le 17 avril 1907, on a compté 11 747 immigrants : record absolu !

.            Une fois l’examen médical terminé, place aux vérifications légales et administratives. Les immigrants sont dirigés vers le grand hall, qui est aussi la salle des enregistrements. L’attente peut y être longue : on accueille parfois dans cette salle gigantesque plus de 10 000 personnes en une journée – on en a compté 11 747 le 17 avril 1907, record absolu ! Quand son tour arrive, le nouvel arrivant est interrogé par un inspecteur des services de l’immigration qui lui pose, assisté d’un traducteur, une trentaine de questions. La plupart n’ont trait qu’à des confirmations d’état civil, mais certaines sont étonnantes : êtes-vous en possession de 50 dollars ? Pouvez-vous nous montrer cet argent ? Avez-vous déjà été emprisonné, interné pour troubles mentaux ? Etes-vous polygame ? Etes-vous anarchiste ? Lors de ces entretiens, les agents fédéraux avaient tendance à « américaniser » les patronymes de leurs interlocuteurs. On raconte l’histoire d’un juif allemand, si déstabilisé par l’avalanche des questions que quand on a lui demandé son nom, il a répondu « Ich habe vergessen » (« J’ai oublié »). Le fonctionnaire, sans ciller, l’a inscrit sous le nom de Ferguson.

1er mars 1920. Ces « indésirables », anarchistes, communistes et radicaux, resteront à Ellis Island jusqu'à la fin de l'enquête et de la procédure d'expulsion. - Wikimedia Commons

80 % des arrivants ont entendu la phrase rituelle : « Welcome to America »

.            Les services de l’immigration de l’époque font preuve d’une grande mansuétude. Sur la masse des étrangers débarqués à Ellis Island, 80 % ont entendu résonner la phrase rituelle d’acceptation, « Welcome to America », et se sont retrouvés dans les rues de New York, totalement libres de leurs mouvements, au bout de seulement quatre ou cinq heures ; 18 % ont connu le même sort heureux après avoir été retenus dans l’île quelques jours ou quelques semaines. Au final, seuls 2 % se sont vu réexpédier d’où ils venaient pour des raisons d’ordre juridique ou médical ou parce qu’ils semblaient être susceptibles de devenir un fardeau économique pour l'État – soit, sur la durée de fonctionnement du centre, environ 250.000 personnes.

Michael Prazan, réalisateur du documentaire Ellis Island, une histoire du rêve américain (Studio L’Harmattan, 2014), rappelle que, dans le même temps, on accueillait aux Etats-Unis 3,5 millions d’Italiens, 1,8 million d’« Hébreux » (on appelait alors ainsi les migrants juifs), 1,5 million de Polonais, 1,3 million d’Allemands, 1 million de Britanniques, 1 million de Scandinaves, 800 000 Irlandais, 400 000 à 500 000 Canadiens et autant de Slovaques, Grecs, Magyars, Croates, Slovènes et Mexicains… Ce qui fait encore dire à Georges Perec, avec son sens de la formule, qu’Ellis Island n’a été « rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains […] aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago. A un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout, après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection, il en sort un Américain ».

A partir de 1917, un test de lecture est imposé aux arrivants

.          Les années les plus intenses d'Ellis Island se situent entre 1900 et 1914, date à partir de laquelle, le flux migratoire transatlantique commence à ralentir, à cause de la guerre, mais aussi parce que les Etats-Unis ont moins besoin de bras et de sang neufs. En 1917, un test de lecture est imposé aux arrivants, ceux qui ne savent ni lire ni écrire sont désormais renvoyés chez eux. Puis, au début des années 1920, le Congrès a adopté des lois sur l'immigration plus restrictives, et en 1921, afin de limiter encore l’immigration, on établit des quotas pour chacune des nationalités déjà présentes sur le sol national. Puis, en 1924, les consulats américains en Europe sont chargés de l’inspection médicale des candidats à l’émigration. Dès lors, Ellis Island a perdu sa vocation.

En 1943, la réception de l'immigration a été déplacée d'Ellis Island à New York L’île n’est plus qu’un centre de détention pour les étrangers en situation irrégulière. Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, on y enferme les individus suspects d’être des agents fascistes ou pronazis, et plus tard communistes.

.            Le centre d’immigration a finalement été fermée en 1954 ; le dernier détenu à vider les lieux, le 12 novembre 1954, a été un marin norvégien nommé Arne Petersen.

Plus de 100 millions d’Américains ont un ancêtre qui est passé par Ellis Island

.            Depuis, les bâtiments ont été classés monument national, au même titre que le mont Rushmore (la montagne du Dakota du Sud, sur laquelle sont sculptés les bustes de quatre grands présidents américains, George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln) et la statue de la Liberté. On y découvre le musée de l’Immigration. Tous ceux qui l’ont visité le disent : on est saisi d’émotion dans le grand hall par la solennité des lieux, comme si l’on sentait encore la foule grave et craintive des immigrants.

Plus de 100 millions d’Américains ont aujourd’hui un ancêtre qui est passé par Ellis Island.

 

Ellis Island, histoire

Ellis Island Foundation, Inc.  https://www.libertyellisfoundation.org/ellis-island-history (Traduction libre )

1700 : L'origine de l'île

.            De 1892 à 1954, plus de douze millions d'immigrants sont entrés aux États-Unis par le portail d'Ellis Island, une petite île du port de New York. Ellis Island est située, à l’entrée de la Upper Bay au large de la côte du New Jersey, à l'embouchure de l'Hudson, à l'ombre de la Statue de la Liberté. Au fil des ans, la superficie de cette porte d'accès au nouveau monde est passée de 1.3 hectare à 11.1 hectare avec l’apport des décharges provenant du ballast des navires et peut-être de l'excès de terre de la construction du métro de New York.

Avant d’être affecté comme site du centre fédéral d'immigration par le président Benjamin Harrison en 1890, Ellis Island a connu une histoire variée. Les tribus indiennes locales l'avaient appelé "Kioshk" ou Gull Island. En raison de ses lits d'huîtres riches et abondants et des importants bancs d'aloses, cet îlot a été connu sous le nom d'île d'Oyster par de nombreuses générations pendant les périodes coloniales hollandaise et anglaise.

Quand Samuel Ellis est devenu le propriétaire privé de l'île dans les années 1770, l'île fut appelée successivement Kioshk, Oyster, Dyre, Bucking et Anderson's Island. Dès lors, Ellis Island s'est développée à partir d'une île sablonneuse qui s'élevait à peine au-dessus du niveau de la marée haute et devint un refuge pour les pirates, un fort portuaire, un dépôt de munitions nommé Fort Gibson et enfin un centre d'immigration.

1794 – 1890 : Du fort militaire à la porte nationale

.            De 1794 à 1890 (période de pré-immigration), Ellis Island joua un rôle militaire mineur mais néanmoins important dans l'histoire des États-Unis. Lorsque les Britanniques ont occupé New York pendant la guerre d'Indépendance, leur flotte navale, nombreuse et puissante, a pu naviguer sans encombre dans le port de New York.

Par conséquent, le gouvernement des États-Unis jugea crucial qu'une série de fortifications côtières dans le port de New York soit construites juste avant la guerre de 1812. Après de nombreux marchandages légaux sur la propriété de l'île, le gouvernement fédéral acheta Ellis Island à l’Etat de New York en 1808.

Le site de Ellis Island fut fortifié par la construction d’un gradin à trois niveaux pour l’installation de canons, faisant de l'île un maillon du nouveau système de défense du port qui incluait Castle Clinton à la Battery, Castle Williams sur l'île du Gouverneur, Fort Wood sur Bedloe’s Island et deux forts en terre à l'entrée du port de New York au Verrazano Narrows. Le fort d'Ellis Island a été nommé Fort Gibson en l'honneur d'un officier courageux tué pendant la guerre de 1812.

Les années 1800 : la politique d'immigration devient massive

.            Avant 1890, chaque État (et non le gouvernement fédéral) réglementait son immigration aux États-Unis. Castle Garden dans la Battery (à l'origine connu sous le nom de Castle Clinton) a servi de centre d'immigration de l'État de New York de 1855 à 1890 et environ huit millions d'immigrants, principalement d'Europe du Nord et de l'Ouest, ont franchi ses portes.

Ces premiers immigrants venaient de pays tels que l'Angleterre, l'Irlande, l'Allemagne et les pays scandinaves et ont constitué la première grande vague d'immigrants qui s'installèrent et peuplèrent les États-Unis. Au cours des années 1800, et en s'intensifiant dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'instabilité politique, les lois religieuses restrictives et la détérioration des conditions économiques en Europe alimentèrent la plus importante migration humaine de masse dans l'histoire du monde.

Il est rapidement devenu évident que Castle Garden était mal équipé et mal préparé pour gérer le nombre croissant d'immigrants. De surcroit, aggravant les problèmes liés à l’insuffisance des installations, la corruption et l'incompétence étaient monnaie courante à Castle Garden.

Le gouvernement fédéral est donc intervenu et a construit un nouveau centre d'immigration à Ellis Island exploité par le gouvernement fédéral. Durant la construction de ce nouveau centre d'immigration à Ellis Island, le Barge Office à la Battery fut utilisé pour le traitement des immigrants.

La nouvelle structure sur Ellis Island, construite en «pin de Géorgie» a ouvert ses portes le 1er janvier 1892. Annie Moore, une Irlandaise adolescente, accompagnée de ses deux frères, est entrée dans l'histoire et un nouveau pays car elle fut la première immigrante à être traitée à Ellis Island. Au cours des 62 prochaines années, plus de 12 millions de personnes passeront par ce port d'entrée.

1897 – 1900 : Ellis Island brûle et des années d’enregistrements perdues

.            Alors qu'il y avait beaucoup de raisons d'immigrer en Amérique, aucune raison ne fut trouvée pour ce qui arriva seulement cinq ans après l'ouverture du centre d'immigration d'Ellis Island. Aux premières heures du 15 juin 1897, un incendie a complètement détruit le centre d'immigration.

Bien qu'aucune vie n'ait été perdue, de nombreuses années d'archives d'immigration fédérales et étatiques remontant à 1855 ont brûlé en même temps que les bâtiments en pin.

Le Trésor des États-Unis a rapidement ordonné la reconstruction du centre d'immigration avec une condition très importante : toutes les futures structures, construites sur Ellis Island devront être ignifugées. Le 17 décembre 1900, le nouveau bâtiment principal a été ouvert et 2 251 immigrants ont été accueillis ce jour-là.

Années 1900 : Voyage en bateau vers le pays de la liberté

.            Alors que la plupart des immigrants entraient aux États-Unis par le port de New York (la destination la plus fréquente des compagnies de navigation), d'autres naviguaient vers Boston, Philadelphie, Baltimore, San Francisco, Savannah, Miami et la Nouvelle-Orléans. Les grandes compagnies maritimes comme White Star, Red Star, Cunard et Hamburg-America ont joué un rôle important dans l'histoire d'Ellis Island et dans l'immigration en général.

Les passagers de première et de deuxième classe arrivés dans le port de New York n'étaient pas tenus de subir le processus d'inspection à Ellis Island. En effet, ces passagers faisaient l’objet d’une inspection superficielle à bord du navire, au prétexte qu’une personne qui pouvait se permettre d'acheter un billet de première ou deuxième classe, était moins susceptible de devenir une charge publique en Amérique, pour des motifs légaux ou médicaux.

 Le gouvernement fédéral estimait que de tels passagers, plus aisés, ne se retrouveraient pas dans des institutions, des hôpitaux ou deviendraient un fardeau pour l'État. Cependant, en cas de maladie ou d’irrégularités légales, les passagers de première et de deuxième classe pouvaient être envoyés à Ellis Island pour une inspection plus approfondie.

Ce scénario était très différent pour les passagers «steerage» ou de troisième classe. Ces immigrants voyageaient dans des conditions surpeuplées et souvent insalubres près du fond des navires à vapeur, avec peu de commodités, et passaient souvent jusqu'à deux semaines de mer dans leurs couchettes pendant les traversées difficiles de l'océan Atlantique.

À leur arrivée à New York, les navires accostaient aux jetées de Hudson ou East River. Les passagers de première et de deuxième classe débarquaient, passaient la douane aux embarcadères et étaient libres d'entrer aux États-Unis. Les passagers de l'avant et de la troisième classe étaient transportés en ferry ou en barge de l'embarcadère vers Ellis Island pour y subir une inspection médicale et légale.

1907 : Une année record pour les nouveaux Américains

.            Au début des années 1900, les responsables de l'immigration pensaient, à tort, que la vague d'immigration allait diminuer. En fait, l'immigration s’accrut et, en 1907, plus de personnes immigrèrent aux États-Unis que toute autre année, un record qui tiendra 80 ans. Environ 1,25 million d'immigrants ont été traités à Ellis Island au cours de cette année-là.

Par conséquent, on agrandit constamment avecr de nouvelles installations pour accueillir cet afflux plus important que prévu de nouveaux immigrants. Les bâtiments hospitaliers, les dortoirs, les salles pour malades contagieux et les cuisines ont tous été frénétiquement construits entre 1900 et 1915.

Lorsque les États-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale, l'immigration vers les États-Unis a diminué. De nombreux étrangers, ennemis présumés, à travers les États-Unis, ont été amenés à Ellis Island sous bonne garde. Entre 1918 et 1919, ces étrangers, ennemis présumés, détenus ont été transférés d'Ellis Island vers d'autres endroits pour que la marine américaine, ainsi que le département médical de l'armée, puisse prendre le contrôle du complexe insulaire pendant la durée de la guerre.

Pendant cette période, les inspections réglementaires des immigrants étaient effectuées à bord des navires ou sur les quais. À la fin de la Première Guerre mondiale, une grande frayeur «rouge» s'est répandue à travers l'Amérique et des milliers d’étrangers, présumés radicalisés, ont été internés à Ellis Island. Des centaines de ces personnes ont ensuite été déportées, étant par principe déclarées coupables d’association avec des organisations prônant la révolution contre le gouvernement fédéral.

En 1920, Ellis Island a rouvert ses portes comme centre d'immigration et 225 206 immigrants ont été traités cette année-là.

1916 : Arrivée à l'île et inspection initiale

.            Si les papiers de l'immigrant étaient en règle et qu'ils étaient en relativement bonne santé, le processus d'inspection d'Ellis Island durait environ trois à cinq heures. Les inspections avaient lieu dans la salle d'enregistrement (ou grande salle), où les médecins passaient en revue brièvement chaque immigrant pour d’éventuels maux physiques « évidents ». Les médecins d'Ellis Island devinrent bientôt très habiles à mener ces «examens physiques de six secondes».

En 1916, on disait qu'un médecin pouvait analyser de nombreuses situations médicales (allant de l'anémie aux goitres et aux varices) simplement en regardant un immigrant. Le journal de bord du navire, qui était renseigné au port d'embarquement, contenait le nom de l'immigrant et ses réponses à vingt-neuf questions. Ce document était utilisé par les inspecteurs juristes d'Ellis Island pour contre-interroger l'immigrant lors de l'inspection légale (ou initiale).

Les deux organismes responsables du traitement des immigrants à Ellis Island étaient le Service de la santé publique des États-Unis et le Bureau de l'immigration (connu plus tard sous le nom de Service d'immigration et de naturalisation - INS). Le 1er mars 2003, le Service de l'immigration et de la naturalisation a été restructuré et intégré dans trois bureaux distincts au sein du Département américain de la sécurité intérieure.

Malgré la réputation de « l'île des larmes », la grande majorité des immigrants ont été traités avec courtoisie et respect, et étaient libres de commencer leur nouvelle vie en Amérique après quelques heures à Ellis Island. Seulement deux pour cent des nouveaux immigrants ont été interdits d’entrer. Les deux principales raisons pour lesquelles un immigrant pouvait être refoulé étaient si un médecin diagnostiquait que l'immigrant avait une maladie contagieuse qui mettrait en danger la santé publique ou si un inspecteur juriste pensait que l'immigrant était susceptible de devenir une charge publique ou un travailleur contractuel illégal.

1924 : Les lois et règlements en matière d'immigration évoluent

.            Depuis le tout début de la migration de masse qui a duré des années 1880 à 1924, un groupe de plus en plus contestataire de politiciens et de « nativists » a exigé une sévérité accrue des conditions d'immigration. Pourtant, de nouvelles lois et règlements tels que la loi sur l'exclusion chinoise, la loi sur le travail sous contrat des étrangers et l'instauration d'un test d'alphabétisation ont à peine endigué cette vague de nouveaux immigrants.

En fait, le déclin d'Ellis Island, principal point d'entrée des nouveaux immigrants, commença en 1921 et s’accéléra entre 1921 avec l'adoption des lois sur les quotas et 1924 avec celle de la loi sur les origines nationales. Ces restrictions étaient basées sur un système de pourcentage selon le nombre de groupes ethniques vivant déjà aux États-Unis d’après les recensements de 1890 et 1910.

Ce fut une tentative de préserver la « qualité ethnique » des « anciens immigrants », ces premiers colons principalement originaires d'Europe du Nord et de l'Ouest. L’argument était que les immigrants récemment venus principalement d'Europe du Sud et de l'Est étaient, en quelque sorte, inférieurs à ceux arrivés plus tôt.

Après la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont commencé à émerger comme puissance mondiale. Les ambassades des États-Unis ont été établies dans les pays du monde entier, et les immigrants potentiels devaient désormais demander leur visa auprès des consulats américains, dans leur pays d'origine. Les documents nécessaires étaient remplis au consulat et une inspection médicale y était également effectuée.

Après 1924, les seules personnes maintenues à Ellis Island étaient celles qui présentaient des problèmes avec leurs papiers, les réfugiés de guerre et les personnes déplacées.

Ellis Island resta encore ouvert pendant de nombreuses années pour servir quantité de buts. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les marins marchands ennemis étaient détenus dans le bâtiment des bagages et les dortoirs. La Garde côtière des États-Unis y a également formé environ 60 000 militaires.

En novembre 1954, le dernier détenu, un marin marchand norvégien, Arne Peterssen, a été libéré et Ellis Island a officiellement fermé ses portes.

1965 : Ellis Island consacré en tant que monument national

.            En 1965, le président Lyndon Johnson a déclaré Ellis Island partie intégrante du Monument national de la Statue de la Liberté. Ellis Island a été ouvert au public, sur une base limitée, entre 1976 et 1984. À partir de 1984, Ellis Island a subi une restauration majeure, la plus grande restauration historique de l'histoire des États-Unis.

Le projet de 160 millions de dollars a été financé par des dons faits à la Statue de la Liberté - Ellis Island Foundation, Inc. en partenariat avec le National Park Service. Le bâtiment principal a été rouvert au public le 10 septembre 1990 sous le nom de Ellis Island Immigration Museum. Avec l'achèvement du Peopling of America Center® le 20 mai 2015, qui raconte toute l'histoire de l'immigration américaine, le musée a été rebaptisé Ellis Island National Museum of Immigration.

.            Aujourd'hui, le musée reçoit près de 2 millions de visiteurs par an.