« Black Wall Street ». Le massacre de Tulsa (31 mai / 1er juin 1921).

D’après : B.World Connection / Nofi - Makandal Speaks – 04 jan 2017 / BlackPast - Darhian Mills - 16 avril 2016 / Wikipedia, 

.            Si le fléau de l’esclavage avait été formellement éliminé par le XIII° amendement à la Constitution américaine (1865), de nombreuses questions restaient pourtant en suspens. Le contexte historique de l’Amérique dans les années 1920 était particulièrement tendu. Les esprits étaient toujours fortement marqués par le passé ségrégationniste. Les tensions s’étaient amplifiées avec la renaissance du Ku Klux Klan (le Klan a connu pendant cette période une croissance considérable avec plus de 5 millions de membres) et un retour en force de la haine raciale.

Les retours la première guerre mondiale

.          En effet, à l’issue de cette guerre, de nombreux soldats devaient réintégrer le marché du travail. La rude compétition entre les chercheurs d’emploi amplifia les tensions sociales ainsi que le sentiment raciste contre les Noirs amplifié, en particulier, par le fait que de nombreux soldats afro-américains qui s’étaient illustrés au front considéraient avoir mérité, après leurs services à la guerre, leur citoyenneté et ses droits. Durant cette période de nombreuses villes industrielles du nord au midwest américain ont connu de violentes révoltes raciales, majoritairement à l’encontre des Noirs.

« The Red Summer »

.          Cette période fut surnommée «The Red Summer » (l’Eté Rouge) en référence à l’écrivain James Weldon Johnson. « L'été rouge » fait référence à la fin de l'hiver, au printemps, à l'été et au début de l'automne 1919, des mois marqués par des centaines de morts et de blessés dans l'ensemble des États-Unis, à la suite d'attaques terroristes antisuprématistes contre les Noirs, perpétrées dans plus de trente villes et le comté rural Elaine (Arkansas). Dans la plupart des cas, des groupes d’immigrants blancs de retour de la guerre, qui étaient en forte concurrence avec les Noirs pour des emplois de surcroît mal-payés, ont attaqué les Afro-Américains. Dans certains cas, de nombreux Noirs ont riposté, notamment à Chicago et à Washington, D.C. Le plus grand nombre de morts est survenu dans la zone rurale autour d'Elaine, où environ 100 à 240 Noirs et 5 Blancs ont été tués ; Chicago et Washington, D.C. ont eu respectivement 38 et 15 morts.

Booker T. Washington (1856-1915)

.          Educateur, auteur, orateur et conseiller des présidents américains, Booker T. Washington  faisait partie de la dernière génération de dirigeants noirs américains nés en esclavage. Alors que les lynchages dans le Sud atteignent leur apogée en 1895, Washington prononce un discours, connu sous le nom de "compromis d'Atlanta", qui lui apporte une renommée nationale. Il devient la voix principale des anciens esclaves et de leurs descendants, leader dominant de 1890 à sa mort de la communauté afro-américaine. Washington était un partisan des entreprises afro-américaines et l'un des fondateurs de la National Negro Business League. Il a appelé au progrès des Noirs par l'éducation et l'esprit d'entreprise, plutôt que par la protestation.

.          Washington a su mobiliser une coalition nationale de Noirs de classe moyenne, de dirigeants religieux, de philanthropes et de politiciens blancs, dans le but, à long terme, de renforcer la force et la fierté économiques de la communauté en mettant l'accent sur l'entraide et l'éducation. Les militants noirs du Nord, dirigés par W. E. B. Du Bois, ont d'abord soutenu le "compromis d'Atlanta", mais ont par la suite exprimé leur désaccord et choisi de créer la « National Association for the Advancement of Colored People – NAACP- » (Association nationale pour l'avancement des Noirs)

.          La ville de Tulsa devenant de plus en plus prospère et connue aux Etats-Unis était perçue par beaucoup comme deux villes distinctes plutôt que comme une ville des communautés blanche et noire unies. Et de fait, les habitants blancs de Tulsa appelaient la région située au nord de la voie ferrée de Frisco la "Petite Afrique". Le succès économique de la ville amena Booker T. Washington, après son tour d’observation de l’Arkansas, des territoires indiens et de ce qui deviendra l’Oklahoma en 1907, à se rendre sur place en 1905, visite au cours de laquelle il encouragea les deux communautés à continuer de bâtir et coopérer. Washington a souligné qu'il avait dirigé la création à Tuskegee (futur Oklahoma) d'un quartier entièrement noir de 4.000 ares (2.000 hectares) sur le modèle de l’organisation de Greenwood, cette communauté de Tulsa.

O.W. Gurley (1868->1921 ?) : "Le bâtisseur visionnaire"

.          Après la guerre civile, la plupart des townships entièrement noirs qui avaient été établis aux États-Unis se trouvaient dans les territoires indiens et de l'Oklahoma. L'un de ces cantons, Greenwood, a été créé en 1906 par l'un des premiers pionniers de Tulsa, O.W. Gurley, un fils d’esclaves, qui était venu de l'Arkansas vers le futur Oklahoma en 1889 à l’occasion du Land Rush. Au début du XXe siècle, le jeune éducateur démissionna d'un poste de fonctionnaire sous la présidence de Grover Cleveland afin de se lancer seul. Entrepreneur, qui s'est enrichi en spéculant sur la terre, Gurley a acheté une vingtaine d’hectares de terrain qui "ne seront vendus qu'à des gens de couleur". Gurley aspirait à faire de ce quartier un refuge pour les noirs durement oppressés au Mississippi, ainsi qu'une source d'opportunités en matière de business communautaire. Evidemment, 41 ans après l'abolition constitutionnelle de l'esclavage aux Etats-Unis, être noir, accéder à la propriété foncière et s'organiser afin de s'élever économiquement n'étaient pas choses ordinaires : la propriété noire était inconnue à l'époque !

.          Dans cette banlieue nord de Tulsa, qui n'avait été incorporée que huit ans auparavant, en 1898, en achetant les terres de Gurley, les Afro-Américains ont rapidement développé une petite communauté. Tulsa a connu une croissance rapide en raison du boom pétrolier dans la campagne environnante et, en 1910, a annexé Greenwood.

J.B. Strafford

.          Cet autre entrepreneur noir, joua lui aussi un rôle important. Pour lui, le progrès économique de la communauté noire ne pouvait passer que par la mutualisation de ses ressources, la collaboration et le soutien réciproque. Il devint propriétaire de vastes parcelles qu'il revendait, lui aussi exclusivement à des Noirs. Stradford usa également de son sens de l'entrepreneuriat pour faire bâtir l'Hôtel Stradford sur Greenwood, où les Noirs ne subissaient pas la négrophobie des lois Jim Crow. La genèse de cette enclave noire indépendante fut donc une initiative orientée vers l'accession à un leadership auto-entrepreneurial et communautaire.

« Black Wall Street »

.          Le district de Greenwood à Tulsa, Oklahoma, était la communauté urbaine noire la plus célèbre et la plus prospère des États-Unis au début des années 1900. Greenwood était un espace historique de liberté. Cette communauté avait une population entreprenante composée à la fois d’une classe ouvrière et d’une classe moyenne de citoyens prospères. Abritant l'une des plus importantes concentrations d'entreprises florissantes afro-américaines aux États-Unis au début du XXe siècle :  Greenwood a fait appel aux Afro-Américains du Sud qui migraient vers le Nord et l'Ouest dans l'espoir d'échapper à la répression économique et politique des Noirs dans le Sud. Beaucoup d'entre eux sont donc venus à Tulsa et ont rapidement créé une communauté prospère dans le canton de Greenwood. Très rapidement, le quartier de Greenwood, avec ses nombreux bâtiments appartenant à des Noirs, devint si prospère économiquement qu’il fut surnommé le « Negro Wall Street » (plus connu sous la forme « Black Wall Street »).

.          Effectivement les noirs étant bannis des lieux publics de Tulsa ont donc ouvert leurs propres commerces au sein de leur quartier et ils y ont développé une autonomie digne d'une ville à part entière. Selon les annuaires de 1920, il y avait 108 établissements commerciaux détenus et dirigés par des Noirs, dont 2 journaux, 41 épiceries et marchés de viande, 30 cafés et 21 restaurants, des bureaux pour 33 professionnels, dont 15 médecins, dentistes et avocats de la communauté afro-américaine de Tulsa, 1 centre de santé, 4 pharmacies et un service d'ambulances au service des quelque 10.000 habitants. Deep Greenwood, comme on l'appelait maintenant souvent, avait aussi des magasins de vêtements, des salons funéraires, des salles de billard, des hôtels, des salons de coiffure, des cordonniers, des tailleurs, 1 banque, 1 librairie, 1 bibliothèque, 1 poste, 1 compagnie de bus, et même 2 avions, 4 cinémas et des boîtes de nuit. Parce que la plupart des établissements blancs refusaient de servir les Afro-Américains, les entrepreneurs noirs détenaient un marché captif riche en demande refoulée.

En 1920, Black Wall Street comptait aussi 22 églises et était un centre de jazz et de blues. C'est là qu'un jeune Count Basie a rencontré pour la première fois le jazz big-band. Les écoles de Greenwood ont été décrites comme exceptionnelles par rapport à celles des quartiers "blancs" de la ville. Deep Greenwood était plus avancé économiquement que certaines des zones blanches de Tulsa.

.          L'avenue Greenwood, épine dorsale de Tulsa, était de première importance parce qu'elle s'étendait vers le nord sur plus d'un mille à partir des gares de triage de la Frisco Railroad, et c'était l'une des rares rues qui ne traversaient pas les deux quartiers noir et blanc. Les citoyens de Greenwood étaient fiers de ce fait parce que c'était quelque chose qu'ils avaient pour eux seuls et qu'ils n'avaient pas à partager avec la communauté blanche de Tulsa. L'extrémité sud de l'avenue Greenwood ainsi que les rues adjacentes abritaient l'élite commerciale noire. Surnommé Deep Greenwood, ce pâté de maisons de plusieurs immeubles en briques rouges abritait des dizaines d'entreprises. Aux abords du quartier des affaires, de nombreux afro-américains possédaient des terres agricoles, et certains d'entre eux se lancèrent même dans l'industrie pétrolière.

Greenwood s'est rapidement enrichi car les Noirs qui travaillaient pour les Blancs dépensaient l'argent gagné uniquement dans les commerces noirs. L'argent ne faisait qu'entrer dans la communauté noire de Tulsa ; il n'en sortait pas. L'argent n'était pas dilapidé à tort et à travers. Bien au contraire, il n'était pas rare que les dollars circulent des dizaines de fois dans des mains noires avant de passer entre d'autres mains. Un seul dollar pouvait rester à Black Wall Street près d'un an avant de quitter la communauté. (A en croire la NAACP, de nos jours aux Etats-Unis, 1 dollar resterait dans les communautés asiatiques 1 mois, 20 jours dans les communautés juives et seulement 6 h dans la communauté noire).

.          Si bien que les entrepreneurs noirs ont commencé à s'acheter des voitures luxueuses et à bâtir de grandes maisons. Ces entrepreneurs noirs aidaient le reste de leur communauté avec une cagnotte commune qui permettait de payer les soins de santé des familles les plus humbles ou d'assurer leur défense lors des procès.

La communauté a prospéré jusqu'en juin 1921, et l'enrichissement de Greenwood a rapidement suscité la jalousie des Blancs de Tulsa qui n'avaient ni voiture luxueuse, ni belle maison. La tension raciale s'accentua avec des persécutions quotidiennes et des licenciements arbitraires.

Le massacre de Tulsa

.          Malheureusement, ce havre de prospérité fut détruit lors des émeutes raciales de la nuit du 30 mai au 1er juin 1921, au cours de laquelle Black Wall Street fut le théâtre de l'un des massacres les plus sanglants et les plus importants de l'histoire des relations raciales aux États-Unis. Un sombre épisode communément appelé « Tulsa race riots » (Les émeutes raciales de Tulsa). Les sources officielles affirment que l'émeute aurait trouvé son origine dans une rumeur selon laquelle Dick Rowland, un homme noir de 19 ans, cireur de chaussures, aurait violé Sarah Page, 17 ans, une jeune opératrice d'ascenseur blanche dans un immeuble commercial. Des sources plus officieuses invoquent la négrophobie et la jalousie comme principaux motifs de cet incroyable déchaînement de violence, sur lequel plane le spectre du Ku Klux Klan.

.          Une foule blanche surexcitée prit les armes et se dirigea vers Black Wall Street. La police locale, qui versait peu dans la « négrophilie » ne fit rien pour protéger la composante noire de la population, au contraire, certains témoins oculaires affirmèrent que les agents se joignirent au lynchage. Rapidement, Black Wall Street fut cerné par cet attroupement d'enragés, plein de ressentiment à l'égard de la réussite de ces Noirs qu'ils haissaient. Des milliers de Blancs ont déferlé vers Black Wall Street tuant hommes et femmes noirs, brûlant et pillant leurs magasins et leurs maisons. L'expédition punitive fit de nombreuses victimes noires, et rasa le quartier en quelques heures. Les autorités de la ville de Tulsa interpellèrent plus de 6.000 résidents noirs. La plupart des 35 blocs carrés de Greenwood, tant les commerces que les quartiers résidentiels, ont été détruits et près de 10.000 Afro-Américains, soit pratiquement toute la population noire de Tulsa, se sont retrouvés sans abri. Les dégâts matériels s'élevèrent à plus de 1,5 million de dollars en biens immobiliers et à 750.000 dollars en biens personnels.

Nombreux furent les témoins à avoir affirmé que les gardes nationaux auraient fait feu à la mitrailleuse sur les Noirs et même qu'un avion aurait largué des bâtons de dynamite. Un compte-rendu d'un témoin oculaire, découvert en 2015, relate d'ailleurs, le survol d'une douzaine d'avions privés déposant des boules de térébenthine (liquide inflammable) sur les toits de Black Wall Street. Plusieurs groupes de Noirs tentèrent bien évidement de défendre leurs familles et leur communauté. Ils prirent donc les armes, mais furent submergés par le nombre de Blancs armés. Certains d'entre eux trouvèrent la mort en s'efforçant d'éteindre les flammes. De nombreuses familles prirent la fuite cependant, beaucoup furent piégées par l'incendie. C'en fut terminé de l'une des concentrations les plus importantes d'entreprises afro-américaines aux États-Unis au début du XX° siècle.

Les estimations sont de 45 morts selon les statistiques officielles de 1921 (36 noirs et 9 blancs) et de 100 à 300 morts et des milliers blessés selon le rapport final de 2001 de la Commission d'Oklahoma sur les émeutes de Tulsa ; la Croix-Rouge a refusé de donner un chiffre officiel.

.          Après la destruction de Greenwood, la ville de Tulsa a refusé l'aide aux survivants de l'émeute. Cependant, les hommes d'affaires et les résidents afro-américains de Greenwood ont pris l'initiative de reconstruire leur communauté, en utilisant leurs propres ressources et l'aide qu'ils recevaint de partout aux États-Unis. À l'été 1922, plus de 80 entreprises étaient de nouveau en activité.

L'émeute de Tulsa de 1921, bien qu'elle ait été un revers majeur pour Greenwood, n'est pas l'événement qui a causé le déclin de l'économie de Deep Greenwood. Le mouvement national pour les droits civiques du début des années 1960 a finalement abouti à la loi sur les droits civiques de 1964.  Au fur et à mesure que les Afro-Américains ont commencé à utiliser des commerces et des logements dans tout Tulsa et à se déplacer dans toute la ville, les entreprises de Greenwood ont commencé à décliner. La rénovation urbaine et la construction d'autoroutes à Tulsa dans les années 1960 et 1970 ont accéléré ce processus.

.          Aujourd'hui, les bulldozers Urban Renewal ont aplati une grande partie de Greenwood. Cependant, en 1965, Edward Goodwin père, fondateur du journal The Oklahoma Eagle, a choisi d'acheter quelques parcelles de terre épargnées afin de préserver une partie de l'histoire de Greenwood. La construction du centre culturel de Greenwood et la réhabilitation du bloc de terrain ont donné une nouvelle vie au quartier. Le Centre culturel a accueilli huit festivals de jazz et a contribué non seulement à réintroduire la culture de la communauté, mais aussi à faire connaître l'histoire de Greenwood.

L'enseignement de ces faits est encore un sujet polémique aujourd'hui.