Les Code Talkers

D’après : National Archives / Thomas Richardson - Researchers Help - 08 mai 2017 _ www.americanindianmagazine.org - From Issue: Fall 2020 / Vol. 21 No. 3 - By William C. Meadows _ https://www.cem.va.gov - American Indian Code Talkers in WWII

.            Pendant les deux guerres mondiales, l'armée américaine fut contrainte de crypter les communications pour les protéger des services de renseignements ennemis. Les Indiens d'Amérique avaient leurs propres langues et dialectes que peu de personnes en dehors de leurs tribus comprenaient ; leurs langues furent donc des outils de cryptage idéaux. Au cours des deux guerres, l'armée et le corps des Marines ont recruté des centaines d'Amérindiens pour en faire des Code Talkers.

.            Les mythes sur les capacités combattantes des autochtones sont nés à l'époque coloniale, lorsque les forces armées américaines ont commencé à recruter des Amérindiens comme guides et éclaireurs pour effectuer des reconnaissances. Les soldats non autochtones se firent à l’idée que les Amérindiens étaient des guerriers naturels, plus furtifs et dotés d'aptitudes innées telles que le sens de l'orientation, l'ouïe et la capacité de voir plus loin la nuit, car ayant grandi dans des zones rurales ils avaient l'habitude de parcourir des paysages accidentés pour chasser, piéger et pêcher.

Ces stéréotypes - que le vétéran du Vietnam Tom Holm (Creek/Cherokee) appelle le syndrome de l'éclaireur indien - ont perduré pendant la Première Guerre mondiale et au-delà. Cette perception des autochtones a souvent conduit les commandements à placer les Amérindiens comme éclaireurs, pointeurs et tireurs d'élite … à des postes dangereux. Comme on attendait des Amérindiens qu'ils possèdent ces capacités, ils se sont souvent portés volontaires pour certaines des missions les plus dangereuses afin de répondre aux attentes des militaires, d’honorer leur héritage militaire tribal et de renforcer leur propre confiance en eux. C’est ainsi qu’un pourcentage élevé de soldats indigènes furent blessés et tués au combat.

.            Les États-Unis ont connu une guerre à chaque génération depuis leur indépendance, et les guerriers choctaws ont toujours combattu aux côtés des soldats américains. La prophétie de Pushmataha, un chef choctaw décédé en 1827, selon laquelle le cri de guerre choctaw serait entendu dans de nombreux pays étrangers, s'est réalisée. Les membres de la tribu se sont portés volontaires pour servir lors de la guerre hispano-américaine en 1898, de la première guerre mondiale en 1917, de la deuxième guerre mondiale en 1941 et dans les guerres du monde entier depuis 1945.

.            Faisant partie des "cinq tribus civilisées" du sud-est des États-Unis, les Choctaws cultivaient traditionnellement le maïs, les haricots et les citrouilles, tout en pratiquant la chasse, la pêche et la cueillette de plantes sauvages. Malgré qu’ils se soient alliés aux États-Unis pendant la guerre contre les Anglais de 1812, comme d’autres Amérindiens, ils ont été contraints par la suite de céder des millions d'hectares de terres au gouvernement. Après l'adoption de l'Indian Removal Act en 1830, la plupart des membres de la tribu ont été déplacés vers l'actuel Oklahoma au cours d'une série de transferts qui ont fait environ 2.500 morts. Un chef choctaw a décrit ces déplacements d'Indiens à l'ouest du Mississippi, la "piste des larmes" (trail of tears).

La Première Guerre mondiale

.            Lorsque les États-Unis sont entrés dans la Première Guerre mondiale en avril 1917, ils n'avaient pas encore accordé la citoyenneté à tous les Amérindiens. Néanmoins, plusieurs milliers d'Amérindiens s'engagèrent dans les forces armées pour combattre les puissances centrales. Près de 1.000 d'entre eux, représentant quelque 26 tribus, ont rejoint la seule 36e division, composée d'hommes originaires du Texas et de l'Oklahoma.

.            Après avoir reçu un entraînement au Camp Bowie près de Fort Worth (Texas), la 36e Division fut transférée en France entre juin et la mi-août 1918, et positionnée, au sein du 142e régiment d'infanterie, sur le front occidental le 06 octobre 1918. À ce moment-là, l'issue du conflit est encore incertaine. Mais la contribution de ce régiment va s’avérer rapidement essentielle dans l’offensive majeure de la campagne Meuse-Argonne.

A Camp Bowie, Texas

.            Quatre ans après le début de la Première Guerre mondiale, l'armée allemande continue de contrecarrer les manœuvres des Alliés en surveillant leurs communications et en déchiffrant leurs messages codés. La sécurisation des lignes de communication est vitale, pour éviter que l'ennemi rapidement déjoue les attaques imminentes, les situations logistiques, et contrecarre ses adversaires. Non seulement l’ennemi interceptait fréquemment la presque totalité des communications, ce qui entravait les plans tactiques et les mouvements de troupes, mais encore capturait un sur quatre des messagers. À l'automne 1918, les stratèges militaires américains furent contraints de trouver un moyen de communication rapide et sûr. La réponse ne vint pas des nouvelles technologies mais de la culture amérindienne, les langues parlées par les Indiens d'Amérique que les Marines allaient plus tard surnommer les "codeurs".

.            La compétence particulière des autochtones, qui est devenue remarquable et fondamentale pour les forces armées américaines, est leur capacité à exploiter leurs langues. L'idée d'utiliser ces langages comme un "code" qui déconcerterait les Allemands a été imaginée lorsque les commandants ont entendu leurs soldats autochtones parler entre eux sur le terrain.

.            La première intervention documentée des Amérindiens en tant que « locuteurs de code » est celle des indiens de la Eastern Band Cherokee de Caroline du Nord, pendant l'offensive de la Somme (29 septembre - 11 novembre 1918). Le lieutenant John W. Stanley, qui avait quinze ans d'expérience en tant qu'opérateur télégraphique peinait de voir que les messages codés envoyés en anglais étaient interceptés très rapidement par les Allemands, qui prenaient ainsi des contre-mesures aussitôt les messages envoyés. Du 08 octobre à novembre, Stanley plaça un indien cherokee « intelligent (!) » à chaque poste téléphonique pour transmettre les messages tout simplement dans sa langue maternelle. Les interceptions cessèrent aussitôt.

Les indiens choctaws sont le groupe le mieux documenté de « locuteurs de code » de la Première Guerre mondiale. Ceux-ci servant en France en 1918 parlaient régulièrement dans leur langue maternelle au sein de leur groupe. Le colonel A.W. Bloor, du 142e régiment d'infanterie, entendit au hasard une conversation et réalisa que les Allemands auraient beaucoup de mal à déchiffrer les messages s'ils étaient codés en choctaw. Les langues amérindiennes ont de plus la particularité de n’être généralement pas écrites et de surcroît quasi totalement inconnues des Européens. Le colonel Bloor décida donc d'utiliser ces soldats choctaws pour développer un code militaire utilisant leurs dialectes spécifiques. Un obstacle à cette démarche fut cependant que la plupart du vocabulaire militaire américain n'avait pas de mot correspondant dans les dialectes choctaws. Cela les obligea à improviser une vingtaine de mots en rapport avec ceux des messages. Le colonel Bloor a décrit ce processus dans un rapport adressé au quartier général de son supérieur :

"Il s'est avéré que le vocabulaire militaire des Indiens était insuffisant. Ainsi, le mot indien pour "gros canon" fut utilisé pour désigner l'artillerie. "Little gun shoot fast" fut substitué à "mitrailleuse", et les bataillons furent désignés par "un, deux, trois grains de maïs".

Lettre du commandant du 142e régiment d'infanterie au général commandant la 36e division, indiquant comment les messages étaient transmis pendant la Première Guerre mondiale en choctaw, pour que l'ennemi ne puisse pas les déchiffrer, 01/23/1919 - Identifiant des Archives nationales : 301642

.            Les chefs du 142e régiment se sont ainsi naturellement tournés vers les soldats amérindiens du régiment pour parer cette faiblesse « linguistique ». En tant que tactique impromptue et non planifiée, aucun programme des Forces armées n'existait pour leur utilisation en 1918. Un « Choctaw Telephone Squad » fut constitué parmi les "Doughboys", dirigé par le lieutenant Templeton Black (cheyenne) du 142e régiment, avec 18 hommes choctaws et trois sous-officiers pour s’entraîner à transmettre des messages codés et structurer un système de communication. Après des périodes de formation pour développer un code amérindien standardisé, celui-ci a été rapidement mis en œuvre par ces indiens choctaws de la 36e division, qui, dès le 26 octobre 1918, furent ainsi parmi les premiers véritables code talkers.

.            Les décrypteurs allemands, habitués à déchiffrer rapidement les messages américains, furent très vite déconcertés par l'utilisation innovante des dialectes choctaws. L'impact fut immédiat, comme le démontrent les succès des soldats cherokees de la 30e division à Montbrehein et des choctaws et cherokees de la 36e division à Forest Ferme. À la fin de la guerre, les Amérindiens d'au moins cinq autres tribus avaient également utilisé leur langue maternelle pour transmettre des messages, bien que, contrairement aux choctaws, ils ne soient pas connus pour avoir inventé un vocabulaire intentionnellement codé.

Le succès des assauts successifs de l'AEF (American Expeditionary Force) semble confirmer que les Allemands ne pouvaient pas comprendre les nouveaux codeurs amérindiens. Des soldats allemands capturés déclarèrent plus tard que l'utilisation des langues amérindiennes les avait complètement désorientés et qu'ils ne pouvaient en tirer aucune information utile.

Le colonel Bloor a aussitôt constaté des résultats : « Dans les 24 heures qui suivirent l’utilisation des code talkers, le cours de la bataille changea. En moins de 72 heures, les Allemands battaient en retraite. Les résultats seront suffisants pour encourager un programme de formation pour les futurs code talkers, initiative inutile avec la fin de la guerre quelques semaines plus tard. Mais les Choctaw, les premiers code talkers, avaient établi la norme que tous les autres code talkers suivraient ».

Les soldats choctaws tels que ceux-ci furent parmi les premiers à parler en code pendant la Première Guerre mondiale. Cette équipe de téléphonistes (photographiée à Camp Merritt, dans le New Jersey, le 7 juin 1919) venait de rentrer du combat. - Mathers Museum of World Cultures, Indiana University.

La Seconde Guerre mondiale

.            L’utilisation de locuteurs autochtones pour la conclusion de la Première Guerre mondiale a été un précédent qui a été exploité pendant la Seconde Guerre mondiale. Se souvenant du succès des code talkers choctaws de la Grande guerre, l'armée américaine a été la première à recruter des locuteurs de code en Oklahoma dès 1940. Puis à partir de Pearl Harbor (07 déc.1941), les Marines et la marine américaine, ont eux aussi engagé de nouvelles recrues dans au moins 15 nations autochtones, avec leur propre langue tribale, dont les Navajo, Hopi, puis Kiowa, Creek, Seminole, Comanche, Lakota, Yankton Sioux, Cherokee, Cheyenne, Osage, Ho-Chunk (Winnebago), Chippewa, Oneida, Meskwaki, …, pour les former à crypter des messages dans leurs langues respectives.

Ce n’est donc que pendant la Seconde Guerre mondiale que l’armée américaine a développé une politique spécifique pour recruter et former des Code Talkers (spécialité militaire 642) amérindiens. Le vétéran Philip Johnston, qui a grandi dans la réserve navajo, a recommandé au Corps des Marines des États-Unis (USMC) de recruter des navajos pour les besoins de la communication militaire. Johnston a organisé une démonstration au cours de laquelle plusieurs navajos ont envoyé des messages dans leur langue maternelle. Les dirigeants de l'USMC ont immédiatement recruté 29 navajos.

.            La formation de base, pour élaborer un code et un dictionnaire de mots permettant de transmettre des dépêches stratégiques a exigé de ces hommes de développer et assimiler un code militaire unique en utilisant leur langage essentiellement non écrit. Ils furent placés pour cela au secret dans une « école », gardée jusqu'à l’achèvement de la tâche. La première classe de 29 locuteurs de code navajos de l’US Navy a terminé sa formation en 1942. Les hopis seront formés et opérationnels en 1943, suivis par une succession de conscrits et de recrues, plus de 400 navajos et membres d’autres tribus.

.            Les soldats amérindiens ont développé deux types de Native American Code Talking (NACT). Institué d'abord par les choctaws pendant la Première Guerre mondiale, le NACT de type 1 contenait du vocabulaire codé, des collections de mots ou de phrases qui étaient assignés, dans leurs langues, à des sujets militaires. Certains groupes NACT de type 1 comme les comanches et navajos ont développé des systèmes d'alphabet, en utilisant la première lettre de mots anglais traduits en langage tribal pour « construire » les noms d'individus et de lieux. Par exemple, la traduction des mots "poire fourmi pluie glace serpent" en comanche pourrait être combinée pour exprimer Paris. Alors que les comanches utilisaient un système ouvert avec n'importe quel mot qui se traduisait par la lettre désirée, les navajos ont développé un vocabulaire de 26 termes permettant d’épeler les mots, tel que «wol-la-chee» (fourmi, ant en anglais) pour la lettre A, «chut» (ours, bear) pour B , «moasi» (chat, cat) pour C et ainsi de suite. Plus tard, ils développeront trois mots interchangeables pour chaque lettre anglaise. Autant de différents systèmes pour éviter les répétitions rendant ainsi la fracture du code plus difficile et très peu probable.

Le NACT de type 2 utilisait simplement les langues tribales existantes et consistait en une série de mots qui pouvaient être directement traduits de l'anglais. Pour le théâtre du Pacifique, quand les mots et noms militaires n'existaient pas dans les langues tribales, les navajos ont développé le code le plus complexe, avec plus de 700 termes (par exemple besh-lo, qui se traduit par "poisson de fer" pour désigner le "sous-marin"), contre environ 250 termes par les comanches. De nombreux termes étaient basés sur des éléments du quotidien des communautés tribales, tels que des animaux, de la nourriture, des objets matériels et des descriptions.

Parmi les termes codés, citons les termes comanches pour désigner un char ("wakaree'e" ou "tortue") et un central téléphonique ("puhihwi tekwapu kahni" ou "maison métallique parlante") ; les termes hopis pour désigner un navire ("pa-a-ki-hu" ou "maisons sur l'eau") et le fusil M-1 ("bouche et un") ; et le terme navajo pour désigner une grenade ("ni-ma-si" ou "pommes de terre"). Les comanches avaient même un nom de code pour Adolf Hitler : "Po'sa taiboo'" (homme blanc fou). Une édition de 1941 de la revue The Masterkey rapporte que l'une des tribus du groupe des Chippewas et des Oneidas a développé des termes basés sur les couleurs des cordons de chapeaux militaires et d'autres insignes, le mot tribal pour "bleu" signifiant l'infanterie, "jaune" la cavalerie et "rouge" l'artillerie. Les hopis, les meskwaki et les cree canadiens avaient également des termes de code spécialement conçus, mais leur nombre est inconnu.

.            Les codeurs ne se contentaient donc pas d’un langage simple en navajo, et jouaient de plus avec la phonétique tout en incorporant d'autres adaptations du vocabulaire pour répondre aux besoins de la guerre moderne. Ainsi, toute personne cherchant à intercepter les messages devait connaître à la fois la langue tribale et les différents codes.

Les deux types de code étaient performants, car d’une part, supportés par des langues inconnues de l'ennemi et, d’autre part non basés sur des processus mathématiques comme on en trouve dans la plupart des systèmes de codage et de chiffrement. L’ennemi n'avait donc aucune référence à quoi les comparer. "Même les autres membres de la tribu ne comprenaient pas ce que signifiait ce vocabulaire codé", a déclaré Meadows. En plus de la poignée de langues amérindiennes intentionnellement codées employées par les Alliés, ils en ont utilisé deux douzaines d'autres sur une base plus ad hoc. L'ennemi est supposé n’avoir déchiffré aucun message codé au cours des deux guerres mondiales.

.            Longtemps après la guerre, pour le ministère des Anciens Combattants, le codeur navajo (Diné) Peter MacDonald Sr. a illustré un échantillon réel du code navajo :

Un exemple réel (utilisé à Iwo Jima) de code « incassable ».

.            L'un des avantages de l'utilisation de ces codes dérivés de la langue tribale était que les messages pouvaient être envoyés plus rapidement, souvent en une à deux minutes, par rapport aux méthodes de cryptage existantes nécessitant jusqu'à quatre heures pour créer, communiquer et décoder. Grâce à la rapidité de leurs communications, les codeurs étaient particulièrement importants pour relayer les informations et transmettre les ordres qui nécessitaient une mise en œuvre ou une réponse immédiate, tels que le mouvement des troupes, la résistance ennemie, l'évacuation des blessés et le pointage de l'artillerie, des munitions, etc…. "C'est dans ces positions défensives que le code a surtout été utilisé", a déclaré Forrest Kassanavoid, un locuteur de code comanche. "Toutes les informations critiques, top secrètes, ont été transmises en comanche. "

Rapides, les messages NACT étaient donc généralement brefs - souvent moins de trois lignes – ce qui en outre évitait de provoquer des congestions radio, d'attirer l'attention de l'ennemi, de fournir des répétitions ou de donner à l'ennemi une quantité importante de données à analyser pour casser les codes.

.            Tous les code talkers servirent en Europe et en Afrique du Nord, mais surtout sur le théâtre du Pacifique. La plupart des locuteurs de code étaient affectés par paire à une unité militaire. Pendant la bataille, l’un faisait fonctionner la radio portative émettrice tandis que l’autre relayait et recevait les messages dans la langue tribale pour les traduire en anglais. Leur travail était extrêmement dangereux, en particulier dans le Pacifique, car les soldats japonais ciblaient délibérément les officiers, les médecins et les radio-men. Les locuteurs de code devaient ainsi continuellement se déplacer pendant qu'ils transmettaient leurs messages.

.            Avec le langage navajo, le corps des Marines des États-Unis possédait donc un code extraordinaire et incassable pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1943 et 1944, les représentants de l'armée américaine, de la marine et du corps des marines envisageaient d'augmenter le nombre d’Amérindiens locuteurs de code. Cependant, les commandements sont devenus de plus en plus sceptiques quant à la sécurité de leurs messages au fur et à mesure que ceux-ci prenaient de l’ampleur, et ont décidé de ne pas déployer davantage leur usage.

.            Malgré ces doutes, beaucoup d’unités des forces armées et de l'armée de l'air disposèrent de petits groupes de locuteurs autochtones. Dans le Pacifique, sept soldats lakotas de la 302nd Reconnaissance Troop devinrent connus sous le nom des MacArthur's Boys, tandis que le 5th Bomb Command de la 5th Army Air Force disposait d'un réseau radio de 15 amérindiens qui envoyaient des communications radio en acoma-laguna, apache, arow, hopi, lakota et autres langues tribales. Dans le Pacifique, les navajos, le plus grand groupe de locuteurs de code, ont servi dans toutes les grandes campagnes, de la bataille de Guadalcanal dans les îles Salomon (août 1942 à février 1943) à celles de l’île volcanique inconnue d’Iwo Jima (fév-mar 1945) et d'Okinawa (avril à juin 1945).

.            Stratégiquement, le code était très efficace. Les Japonais ne l'ont jamais déchiffré. Les navajos non codeurs ne le comprenaient pas. Pour ne citer qu'un exemple de son succès, au cours des deux premiers jours de la bataille d'Iwo Jima, 6 code talkers ont correctement transmis et reçu plus de 800 messages. Plus tard, l'officier des transmissions de la 5e division des Marines, le major Howard Connor, a déclaré : "Sans les navajos, les Marines n'auraient jamais pris Iwo Jima". (plus de 200 opérations massives ont été menées lors de l'assaut sur Iwo Jima, sans révéler la moindre information à l'ennemi).

.            Le travail de centaines de locuteurs de code fut donc essentiel à la victoire des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le Pacifique et en Europe, en particulier pour le débarquement en Normandie, à Utah Beach le 06 juin 1944, et ses suites.

Les cousins Preston (à gauche) et Frank (à droite) Toledo stationnés avec les 11e Marines en Australie, 1943 - Archives du Corps des Marines. Local ID: 127-MN-57875, NAID: 100378007

“Marine Indian Uses Walky-Talky,” Local ID: 127-MN-064081, NAID: 100378135

Les codeurs navajos, le caporal Henry Bahe Jr (à gauche) et le soldat de première classe George H. Kirk, ont contribué à déjouer les forces japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, ils émettent sur une radio portable à Bougainville, dans le Pacifique Sud, en décembre 1943. National Archives Identifier : 593415, Photo n° 127-MN-69889-B

Le code qui aurait pu ne pas exister

.            L'une des plus grandes ironies concernant les codeurs autochtones des deux guerres mondiales est que nombre d'entre eux ont fréquenté les pensionnats du Bureau of Indian Affairs ou religieux, dont la finalité était de les assimiler à la culture américaine dominante en éradiquant leurs langues et leurs cultures. Si les écoles variaient considérablement quant à leurs efforts pour éradiquer la culture indienne, elles n'autorisaient généralement aucune pratique culturelle, ni l'utilisation d'une langue tribale, usage passible de punition.

Pourtant, beaucoup étaient déterminés à conserver leurs langues tribales, continuant à les parler à la maison ou discrètement avec d'autres élèves. Farina King (Diné) a raconté comment son oncle, Albert Smith, spécialiste du code navajo, parlait en navajo à des pierres, des bâtons et d'autres objets à l'extérieur de son pensionnat pour conserver sa langue.

"À l'époque, il nous était strictement interdit de parler comanche. Sinon nous étions sévèrement punis ... on nous donnait des coups de pagaie ou on nous forçait à cirer les sols", a raconté Charles Chibitty à propos de sa langue tribale. "Alors quand on les voyait arriver, on cessait de parler indien ; on se taisait. Ils ont toujours essayé de faire de nous des petits garçons blancs... mais ça n'a jamais vraiment marché", a-t-il ajouté. "Mais quand Hitler devint dangereux, alors ils ont cherché les Indiens, et ils sont revenus vers nous et nous ont demandé d'utiliser notre langue pour cette unité spéciale, pour envoyer des messages."

Malgré les efforts des pensionnats pour éliminer les langues amérindiennes, leur mode de vie et leur éducation naturelle prédisposaient les élèves amérindiens au service militaire. "Nous devions défiler partout où nous allions", raconte Kassanavoid. "Nous portions pratiquement tous le même type de vêtements [uniforme] lorsque nous étions là-bas. ... ce qui nous a donné une bonne préparation pour l'armée."

Postérité

.            En raison du caractère secret des opérations, le corps des Marines n'a pas beaucoup photographié ou filmé les code talkers en action. Une exception importante est la série "Photographs of Navajo Indian Code-Talkers in the U.S. Marine Corps, 1943 - 1948", qui contient 25 photographies de codeurs, dont beaucoup sont identifiés par leur nom.

.            Malgré (ou à cause de) leurs contributions héroïques pendant les guerres, les code talkers amérindiens ont dû garder leur outil de travail secret, avec interdiction d’en parler même aux membres de leurs familles. Les codes qu'ils ont développés sont restés intacts, l'armée américaine ayant voulu garder le programme classifié au cas où les locuteurs de code seraient à nouveau nécessaires dans les guerres futures.

.            Bien que plusieurs cherokees aient servi dans la 36e division en France, aucun d’eux n’a été identifié pour la postérité. Malgré leurs succès en France, et de nombreux articles de presse qui par la suite ont fait référence à l’utilisation du langage choctaw comme un «code» dans la guerre, les codeurs choctaws ont eux aussi été oubliés après la guerre. Il est vrai que l'importance des codeurs navajos pendant la Seconde Guerre mondiale a éclipsé les services antérieurs des choctaws en matière de codage de messages militaires.

.            Les services de sécurité militaire ont dissimulé la remarquable contribution des code talkers jusqu'en 1968, lorsque les archives militaires ont été déclassifiées. Avec la divulgation de l’ampleur de ce service, la reconnaissance nationale s’est progressivement manifestée.

En 1981, l'émission Real People de la NBC a diffusé une brève émission sur les codeurs qui a motivé plus de 17.000 Américains à écrire à leur président pour demander une forme de reconnaissance pour les codeurs. Donnant suite, le président Ronald Reagan a délivré un certificat de reconnaissance aux codeurs et a proclamé le 14 août 1982 « Navajo Code talkers Day ».

Président, Bureau du : Presidential Briefing Papers : Records, 1981-1989, 02/11/1982 (case file 059220) (2)

Dans les années 1980, les codeurs ont reçu des honneurs posthumes de la part de la Nation Choctaw et de la France pour leurs contributions.

Depuis lors, les codeurs ont toutefois eu diverses reconnaissances de la part du gouvernement fédéral, … bien souvent restées confidentielles. Une réception des code talkers lors de l'inauguration d'une exposition au musée du Pentagone a fait l’objet d’un enregistrement. La vidéo n’est pas datée précisément (probablement 1992), mais la réception a eu lieu pendant le mandat de Colin Powell en tant que chef d'état-major interarmées (1er octobre 1989 - 30 septembre 1993). La cérémonie comprend l'hymne national chanté en navajo ainsi que des interventions du président de la Nation Navajo, Peterson Zah, et du sénateur John McCain.

Ce n’est qu’en juillet 2001 que le président George W. Bush a décerné la médaille d'or du Congrès aux 29 premiers code talkers navajos. En novembre de la même année, 225 autres code talkers ont reçu la médaille d'argent du Congrès.

En septembre 2008, le président George Bush a signé le Code talkers Recognition Act qui a décerné à titre posthume à chaque codeur, au fur et à mesure de son identification, une médaille du Congrès.

Cette même année, la Nation Navajo a érigé un mémorial aux code talkers dans sa capitale, Window Rock (Arizona).

“Window Rock, Ariz., March 14, 2013,” 311-MAD-69854, NAID: 2446347. Mémorial, en l’honneur des code talkers, érigé en 2008 par la Nation Navajo dans sa capitale, Window Rock, Arizona, où se trouve le musée de la Nation Navajo.

Une cérémonie de remise de médailles a eu lieu en novembre 2013 à Washington au Congrès en présence des 33 tribus amérindiennes connues pour avoir eu des codeurs. Chaque tribu a reçu une médaille d'or spécifique, comme celle-ci pour les Tlingit du sud-est de l'Alaska. "Mon regret", a déclaré Allen, "est qu'aucun des codeurs, ni leurs enfants, de notre Nation Choctaw n'était en vie pour voir ce moment".

Conception par Susan Gamble, gravée par Renata Gordon et Joseph Menna, 2013, or, 3".

.            Finalement, seuls les Navajos, qui comptent plus de codeurs que toutes les autres tribus réunies, sont relativement bien connus, en partie grâce au film hollywoodien Windtalkers. Ils ont reçu la reconnaissance du Congrès pour leurs exploits en 2001, alors que les autres tribus ont dû attendre 2008 pour que "leur dévouement et leur valeur" soient officiellement reconnus.

.            Une postérité qui n’est pas sans rappeler celle des Harlem Hellfighters.

John Werito, un Diné (Navajo) Code Talker de la WWII.

D'après : National archives (Histoire des Indiens d'Amérique, Dossiers militaires, Seconde Guerre mondiale) – Ddancis, Cody White, Cara Lebonick - 29 jan 2019

Photo du navajo John Werito. (Dossier militaire de John Werito - Archives nationales de St Louis).

.            Les premières années de John Werito sont relatées dans une "autobiographie", un manuscrit d’étudiant comme on en trouve parfois dans les dossiers des étudiants du Bureau of Indian Affairs (BIA). (Archives nationales de Denver). Ces dossiers sont fermés au grand public pendant 75 ans après la date de création, sauf si l'étudiant est décédé.  Werito a fréquenté le pensionnat Ute du Sud, rebaptisé plus tard "Ute Vocational School", à Ignacio, dans le Colorado.

Autobiographie de John Werito, trouvée dans son dossier d'étudiant.

.            C'est le 2 mai 1923, près de Star Lake, au Nouveau-Mexique, que John Werito "est né dans une vieille maison en adobe, à peine mieux que la cabane en rondins dans laquelle Lincoln est né".

À l'époque, les taux de mortalité, en particulier chez les Indiens, sont élevés et les Werito perdirent deux petites sœurs nées après John. John évoque son intense mal du pays lorsqu'il est envoyé pour la première fois au pensionnat de Crownpoint (Nouveau Mexique), un sentiment courant chez les jeunes Indiens souvent séparés de force de leur famille à l'époque des pensionnats du BIA. Mais il écrira que finalement il "aimait bien l'école".

Printemps 1937, sa mère décède. Son père passe à autre chose, se remarie pour la seconde fois, et John quitte Crownpoint pour intégrer la Southern Ute School à Ignacio (Colorado).

.            John y obtient une solide moyenne de B, excelle au basket-ball et travaille comme aide-soignant dans un hôpital. En 1941, il fait son premier voyage à Denver, ce qui lui ouvre les yeux sur ce qu'il appelle une "ville merveilleuse". Le 29 avril 1943, John Werito obtient son diplôme en même temps que huit autres étudiants, mais ses projets d'avenir sont déjà décidés puisque trois jours auparavant, il s'était engagé dans le corps des Marines des États-Unis.

Dossier scolaire de John Werito. L'un des aspects des écoles professionnelles du BIA consiste à enseigner aux élèves des compétences techniques et des métiers, comme le montre ici le dossier de John Werito. Pour les métiers, il a obtenu un A au cours de sa dernière année diplômante.

En juillet 1943, John Werito envoie une carte postale souvenir au directeur de l'école, Robin Dean, qualifié sur son registre d'incorporation comme "la personne qui connaîtra toujours votre adresse". Dean ne le saura pas, et le grand public ne l'apprendra que plusieurs décennies plus tard, mais l'adresse de retour de Werito, celle de la Field Signal School de Camp Pendleton, en Californie, signifie qu'il commençait sa formation pour devenir l'un des célèbres navajos code talkers.

.            John Werito, soldat de première classe du Corps des Marines des États-Unis, avec la spécialité militaire 642 - Code Talker, a connu sa première expérience de la guerre au mois de janvier suivant, à la bataille de Kwajalein, un atoll corallien des îles Marshall. Six mois plus tard, le 15 juin 1944, Werito et 8.000 de ses camarades Devil Dogs sont débarqués sur l'île de Saipan, la plus grande des îles Mariannes du Nord, sous le feu nourri des Japonais. Werito y est blessé, ce qui lui a valu un lit sur le navire hôpital USS Bountiful et la Purple Heart, la médaille militaire décernée aux soldats blessés ou tués au service de l'armée après le 5 avril 1917, date de l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale.

A peine sept mois après avoir été blessé lors de la bataille de Saipan, il embarque à bord du LST 763 à Kahului Maui (Hawaï) pour un voyage d'un mois vers une île volcanique peu connue appelée Iwo Jima, un endroit qui allait bientôt être marqué de façon indélébile dans la mémoire du Corps des Marines. Après presque un mois sur ce rocher désolé d'Iwo Jima, la prise de l’île étant acquise, Werito monte à bord de l'USS Bollinger le 20 mars, pour retourner à Pearl Harbor.

La guerre était terminée pour John Werito. Il a été officiellement libéré en novembre, après avoir reçu 5 médailles et une citation.

Documents de démobilisation de John Werito.

.            John Werito retourna dans la ville qui l'avait tant fasciné au lycée, Denver (Colorado), où il travailla pour les services postaux. Brièvement réactivé pendant la guerre de Corée (25 juin 1950 – 27 juil. 1953), mais sans participer directement aux combats, John Werito a pris sa retraite en 1972 et est décédé le 29 mars 1983. En 2002, sa veuve Rose et ses enfants Nellie et Michael étaient présents à Window Rock (Arizona) pour recevoir sa médaille d’argent posthume du Congrès, décernée par le Congrès des États-Unis à tous les navajos code talkers identifiés ou à leurs proches.