Quand la France partait à la conquête de l'Amérique

Futura Sciences - Isabelle Bernier – 2018 / 2020

.            La mise en place des colonies ne fut pas facile pour les explorateurs français qui essuieront plusieurs fois de cuisants échecs.

En 2005 ont été mis à jour des vestiges de la colonie installée au Cap-Rouge (Canada) par Cartier et Roberval entre 1541 et 1543. Devant l'importance de la découverte, le gouvernement du Québec a lancé un vaste programme de fouilles archéologiques afin de reconstituer la première tentative de colonisation française dans la vallée du Saint-Laurent au XVIe siècle. Les archéologues ont trouvé des objets attestant d'échanges entre Français et Amérindiens et des outils utilisés dans la recherche de métaux précieux.

.            20 avril 1534 - Première expédition depuis Saint-Malo de Jacques Cartier au Canada. A la tête de deux petits navires, aux frais de François I° qui (en dérogation au traité de Tordesillas, pour briser l'hégémonie hispano-portuguaise) a obtenu du pape Clément VIl le droit de s'implanter en Amérique du Nord. Il suivra la route des morutiers terre-neuviens.

Le 24 juillet 1534, il découvre le Canada (nom tiré d'un mot indien qui désigne "village") où il prend possession de la Gaspésie au nom de François I°. Après deux mois dans le golfe du Saint-Laurent dont il aura été le premier à y naviguer, il revient en France avec deux "otages" Iroquois de Stadaconé. Galvanisé par les récits des deux Indiens, François I° renvoie Jacques Cartier explorer l'amont du Saint-Laurent. Il commencera l'exploration de la Nouvelle France par l’île aux Coudres, où il débarquera l’équipage de 110 hommes arrivés à bord de ses trois navires, le 06 sep 1535.

Un mois plus tard, le 02 octobre 1535, il découvrira au confluent du Saint-Laurent et de la rivière des Outaouais, une île peuplée par des Indiens hurons habitant le village de Hochelaga, île qu’il baptise “Mons realis” (“mont royal” en latin). Il réappareillera pour la France le 03 mai 1536 avec le chef iroquoien et 9 autres indiens.

Cette tentative d'installation au Québec commanditée par François Ier se soldera finalement par un échec (car non soutenue en moyens humains et financiers) et le retour des colons en France. Cette épopée (jusqu'au delta du Mississipi en Louisiane) prendra fin 229 ans plus tard, avec le traité de Paris en 1763.

Les explorateurs se tournent vers l'Amérique du Sud

.            Le Brésil fut découvert, par hasard, par le Portugais Pedro Alvarez Cabral en avril 1500. En application du traité de Tordesillas, signé six ans plus tôt, entre le Portugal et l'Espagne sous le patronage de la Papauté, cette nouvelle terre tombait dans l'escarcelle portugaise.

De son côté, le roi François Ier qui n'avait jamais accepté ce partage du monde entre ibériques sous l'égide d'un pape espagnol, finançait des expéditions vers le Nouveau Monde, y compris dans sa partie sud, d’autant que les Portugais, petite nation d'habitants peu nombreux mais hardis navigateurs, n'exploitaient pas immédiatement les terres découvertes.

C'est ainsi qu'à partir de 1523, le navigateur De Verrazano (découvreur de la baie de New-York), mènera plusieurs expéditions "françaises" vers le Brésil. Déjà, en 1504, un capitaine normand, Paulmier, parti de Honfleur avait accosté dans cette baie de Rio à la recherche d'épices ; il avait rapporté une cargaison de bois précieux. À sa suite, plusieurs autres aventuriers normands s'y installeront, à titre privé, pour faire du commerce.

.            Sous Henri Il, fils de François Ier, l'amiral Gaspard de Coligny missionna Nicolas Durand de Villegagnon (1510-1571), vice-amiral de Bretagne, pour fonder une colonie au Brésil. Celui-ci s'était déjà fait connaître en ramenant Marie Stuart d'Ecosse en France à la barbe des Anglais.

En 1555, à partir du Havre-de-Grâce (nom donné par François Ier au port du Havre qu'il avait fondé en 1517), trois vaisseaux et 600 hommes partirent pour un voyage de trois mois et demi vers l'Amérique du sud avec une population hétéroclite des colons catholiques et protestants, composée de bâtisseurs, d'agriculteurs et de repris de justice ainsi que de six enfants afin d'apprendre la langue locale et servir d'interprètes. L'objectif était de créer une colonie au Brésil, …. la France antarctique.

.            Le 10 novembre 1555, les Français relâchèrent dans la baie sauvage de Guanabara (actuelle Rio) et Villegagnon choisit de s'installer sur une île pour des raisons défensives ; une carte de la baie sera dressée la même année (visible dans un musée de Rio-de- Janeiro).

Carte de la France Antarctique, baie de Rio en 1555. © Wikimedia Commons, domaine public

Les Français construisirent un ouvrage baptisé Fort-Coligny et tentèrent de nouer des relations amicales et de commercer avec les Indiens. Sera également créé sur la côte, le bourg d'Henriville, destiné à devenir la capitale de la colonie. Puis des navires marchands français entretiendront un commerce régulier avec le Brésil, pour ramener le bois de teinture rouge « Brésil » très recherché par les métiers du textile. Les négociants normands s'imposeront comme fournisseurs de ce rouge « Brésil », avec Rouen comme centre de redistribution vers Paris, Orléans et le nord de l'Europe.

L'aventure durera quatre ans, émaillée de rivalités, de problèmes de ravitaillement, de maladies et de défections. Cette colonie mixte d'un point de vue religieux retrouve sur place des motifs de discorde identiques à ceux qui agitent le royaume de France. En mars 1557, le réformateur Jean Calvin fait envoyer des renforts de Genève : devant le climat de tensions religieuses, Villegagnon va expulser les derniers arrivants protestants. Puis en 1559 Villegagnon, en conflit avec les calvinistes, regagnera la métropole. La colonie amaigrie perdurera jusqu'en 1567, année où les Portugais en détruiront les installations et fonderont Rio-de-Janeiro.

.            Cette expédition permettra aux Français de découvrir la "plante tabac" et à Michel de Montaigne de nous apporter une réflexion sur le cannibalisme. Son secrétaire participa, en effet, à l'aventure et lui fit découvrir les mœurs amérindiennes. Ce fut la fin du rêve d'une France antarctique, qui reprendra plus au Sud quelques siècles plus tard, avec la Terre Adélie.

La France en quête de colonies refuges

.            Les efforts de colonisation française se reportent alors sur la Floride : Coligny cherche à contrer l'implantation espagnole dans cette région et veut y offrir un refuge aux protestants français. En 1562, un voyage d'exploration est entrepris par le capitaine Jean Ribaut qui établit un fort sur un îlot appelé Charlesfort, en l'honneur du roi Charles IX. Le site est rasé par les Espagnols en 1563. L'année suivante est établi le fort Caroline avec plus de 600 colons, mais il est à nouveau détruit par les Espagnols en septembre 1565. La colonie française de Floride menaçait la route commerciale de l'empire hispanique d'Amérique vers l'Europe et qui plus est, elle était principalement constituée de colons protestants, situation intolérable pour le très catholique roi d'Espagne Philippe II. La répercussion du massacre est vive en Europe, chez les Anglais, les Hollandais et les protestants français, ce qui engendre une violente propagande anti-espagnole.

Exploration de la Floride par Ribaut et Laudonnière, 1564. Tableau de Le Moyne de Morgues. © Wikimedia Commons, domaine public

La fin de la Floride française signe l'abandon de colonies refuges pour les protestants, après l'assassinat de l'amiral de Coligny en août 1572 (Saint-Barthélemy).

En 1594, l'implantation de la « France équinoxiale » au Brésil, dans la baie de Maranhao, provoque de vives réactions au Portugal et en Espagne. Henri IV envoie une mission de secours avec 500 colons mais la tentative française accélère en fait le processus ibérique d'occupation de la côte entre Brésil et embouchure de l'Amazone.

La colonisation pour développer le commerce

.            L'idée d'empire colonial français prend véritablement forme avec Henri IV : pour qu'une politique de colonisation puisse être envisagée, il faut un pouvoir royal fort et une période de paix intérieure bien installée. Des enjeux commerciaux importants vont amener le roi à s'intéresser à nouveau à l'exploration canadienne.

En novembre 1603, Henri IV désigne le protestant Pierre Dugua de Mons comme lieutenant général des « terres et confins de l'Acadie, du Canada et autres lieux en Nouvelle France ». En contrepartie d'un monopole de dix ans sur le négoce des fourrures, Dugua de Mons s'engage à établir des colons et évangéliser les habitants.

En 1605 est fondé le site de Port-Royal en Acadie, sur l'actuelle presqu'île de Nouvelle-Écosse, considérée comme la première colonie permanente d'Amérique du Nord. Samuel de Champlain qui fait partie de l'expédition va laisser un précieux témoignage écrit de cette période fondatrice de l'Acadie.

En mai 1607, Dugua de Mons perd son monopole de négoce des fourrures, révoqué à l'instigation de concurrents malouins et basques qui ont réussi à convaincre Sully (conseiller d'Henri IV). En septembre 1607, tous les colons rentrent en France et laissent Port-Royal sous la garde des populations indiennes alliées, jusqu'à leur retour en 1610.

À l'été 1607, des colons anglais prennent possession des terres limitrophes, sur lettres patentes du roi Jacques Ier : ils empiètent ainsi sur le territoire qui a été attribué à Pierre Dugua de Mons. En 1613, Port-Royal est attaqué et c'est le début d'une longue suite de conflits sur les limites des territoires respectifs de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre. La France ne cherchera plus à s'installer sur le littoral atlantique, au sud de l'Acadie.

 

Carte des explorations françaises en Amérique du Nord entre le XVIe et XVIIIe siècle. © Musée canadien de l'histoire ; musée virtuel de la Nouvelle-France.

 Amérindiens et Français du Canada

.            Lorsque le roi Louis XIV revendique sa souveraineté sur le Canada, il reconnaît que les peuples autochtones forment des nations indépendantes régies par leurs propres lois et coutumes ; les Amérindiens sont qualifiés d'alliés et non de sujets. L'établissement en Amérique du Nord aurait été impossible sans les alliances que les Français ont réussies à conclure avec les nations amérindiennes présentes dans la vallée du Saint-Laurent.

Portraits d’Amérindiens « Peuples autochtones d’Amérique », vers 1885

.            Après Pierre Dugua de Mons et Samuel de Champlain (fondateur de Québec en 1608) qui assurent une première alliance avec la tribu des Micmacs dès 1604, les explorateurs comprennent que des relations amicales avec les autochtones sont déterminantes s'ils veulent s'implanter durablement en Nouvelle France. Les principales contraintes qui pèsent sur les colons français sont une population et des troupes armées peu nombreuses. Les bons rapports avec les nations indiennes (Micmacs, Montagnais, Algonquins, Hurons, Abénaquis...) sont indispensables au commerce : sans leur accord, les explorateurs ne peuvent pas prospecter sur de nouveaux territoires. Les alliances vont donner accès à un vaste réseau de « traite » des fourrures qui s'étend jusqu'aux Grands Lacs (Ontario, Erié, Huron, Michigan, Supérieur).

Carte des Grands Lacs nord-américains, "Partie occidentale de la Nouvelle France ou du Canada", par Jacques Nicolas Bellin, Ingénieur du Roy et de la Marine, 1755 ; sont indiqués les différents pays des nations amérindiennes. © Wikimedia Commons, domaine public.

Fondé sur le système du troc, le commerce des fourrures apparaît dès les premiers voyages de Jacques Cartier en 1535. Français et Amérindiens s'échangent des produits manufacturés contre des peaux envoyées en France pour approvisionner l'industrie de la chapellerie. La fourrure va devenir la première ressource de Nouvelle-France, malgré les efforts entrepris par Colbert pour diversifier l'économie locale dans les années 1660.

Traite des fourrures et alliances

.            Les Français établissent une présence permanente dans la vallée du Saint-Laurent dès le début du XVIIe siècle et se lancent dans une véritable entreprise commerciale pour répondre à la demande européenne de fourrures. La traite devient le moteur économique de la Nouvelle-France : elle finance les explorations, le peuplement, l'évangélisation, tout en permettant aux autorités et aux investisseurs de faire fortune. Ne disposant pas de main-d'œuvre et de ressources suffisantes pour gérer seuls la traite des fourrures, les Français ont fait appel aux Amérindiens qui préparent les peaux et les transportent, servent de guides et d'intermédiaires. Les colons vont ainsi conclure des alliances avec les Montagnais, les Algonquins et les Hurons dès la première moitié du XVIIe siècle.

Portraits de trois chefs hurons en costume d'officiels, à Jeune Lorette (Québec), par Edward Chatfield vers 1825. © Wikimedia Commons, domaine public.

La traite dépend donc des partenaires autochtones : pour les Amérindiens, il ne peut y avoir d'échanges commerciaux sans alliances. Les rapports économiques ne sont pas les mêmes qu'en Europe : la réciprocité l'emporte sur l'économie de marché et l'échange de marchandises a une valeur symbolique et politique. Pour les nations indiennes, une alliance commerciale débouche inévitablement sur une alliance militaire. Celles qui sont alliées aux Français, leur demandent comme condition de l'échange, de les protéger ou de participer à leurs guerres. Ceci explique l'intervention des Français dans la guerre qui oppose Hurons et Iroquois en 1609, lorsque Champlain s'engage aux côtés des Hurons, premiers alliés économiques et militaires des Français, contre les Iroquois. A la fin du XVIIe siècle, la traite devient un élément central de la stratégie de la France en Amérique du Nord, face à l'expansion territoriale et commerciale des Britanniques. Elle est un moyen efficace de s'assurer l'allégeance des nations amérindiennes contre les Anglais.

Carte représentant l'occupation française de la Nouvelle France (en bleu) aux XVIIe et XVIIIe siècles ; occupation anglaise en rose. © Wikimedia Commons, domaine public.

Le problème iroquois

.            Après 1649, suite à leur défaite face aux Iroquois et à leur installation dans la région des Grands Lacs, les Hurons s'allient à une confédération de nations indiennes qui deviennent ainsi les alliés des Français. Cette ligue franco-amérindienne est unie par deux liens principaux : l'ennemi commun iroquois et la crainte de l'expansion anglaise. Les Iroquois représentent une véritable menace pour la Nouvelle-France car ils disposent d'un potentiel de 3.000 guerriers armés par les Anglais, ce que la colonie française ne peut se permettre. En 1665, Louis XIV envoie le régiment de Carignan-Salières pour les combattre. Les guerres franco-iroquoises connaissent leur paroxysme dans les années 1680 : les Iroquois se battent contre les Hurons et les colons français de la vallée du Saint-Laurent, afin de contrôler le commerce des fourrures en provenance du Canada et des colonies anglaises. Mais leur déclin démographique s'accentue au fil des conflits et des épidémies, et les Iroquois cessent d'être une menace en 1701, avec la signature de la « Grande Paix » de Montréal : trente-neuf nations indiennes signent le traité avec les Français.

Ratification de la "Grande Paix de Montréal" en 1701, signatures des chefs des nations indiennes et du gouverneur français. Archives nationales d'outre-mer (ANOM). © Wikimedia Commons, domaine public.

Dans cette entente qui met fin aux guerres entre Français, nations alliées et Iroquois, trois clauses sont particulièrement importantes : tous les prisonniers autochtones sont libérés et retournent dans leur nation ; les territoires de chasse sont mis en commun entre les peuples autochtones (cette clause a toujours valeur juridique) ; les nations amérindiennes demeurent neutres dans les conflits entre colonies françaises et britanniques.

L’effondrement démographique des nations indiennes

.            Conséquence inattendue de la traite des fourrures : le choc bactériologique ! N'ayant pas d'immunité contre des maladies endémiques en Europe depuis des siècles, les peuples autochtones sont ravagés par la rougeole, la variole, la grippe, le typhus... importés par les Français dans la vallée du Saint-Laurent. Les épidémies se répandent par les réseaux de la traite des fourrures jusqu'aux communautés vivant dans la région des Grands Lacs. Elles provoquent des ravages dans les sociétés amérindiennes, ciblant les personnes âgées et les enfants et créant ainsi des déséquilibres générationnels. Pendant les épidémies de variole de 1634 à 1640, les Hurons subissent une perte de la moitié de leur population. Entre 1600 et 1700, on estime que l'ensemble des Amérindiens (Canada et Etats-Unis actuels) voient leur population s'effondrer de 90 %, passant de sept millions à 700.000 autochtones en Amérique du Nord. Malgré cet effondrement démographique, les colons français vont demeurer minoritaires en Nouvelle-France, au milieu des nations indiennes.

Couple d'indiens algonquins, vers 1750. Archives de la ville de Montréal. © Centre d'Histoire de Montréal.

Métissages de population

.            Les relations entre Amérindiens et Français, faute d'Européennes en nombre suffisant, donnent naissance à une population métisse qui contribue à peupler la colonie française. Ces mariages généralement conclus sans le consentement de l'Eglise, remplissent une fonction stratégique dans la traite : c'est un mécanisme d'intégration qui transforme des étrangers en membres de la famille indienne, s'assurant ainsi l'accès aux fourrures et aux ressources vitales des territoires de chasse. Les femmes autochtones jouent un rôle central dans ce processus, servant d'intermédiaires entre leur conjoint français et leur famille d'origine. Elles enseignent à leur mari une langue, des coutumes et des normes de comportement, tout en proposant des compétences dans la négociation des fourrures. Le métissage est difficile à mesurer car les registres de baptême ne le précisent pas mais des estimations partielles donnent des taux de 40 à 80 % d'enfants métis. Devant le nombre important de mariages mixtes, les autorités religieuses vont exiger la conversion préalable des Amérindiennes. « Civiliser » les peuples autochtones devient l'un des objectifs de la colonisation française au Canada.

Village huron traditionnel, par Francis Back. Exposition "Dessiner l'Amérique française", musée Marguerite Bourgeoys, Montréal. © Francis Back. 

Qui sont les pionniers français du Canada ?

.            Tout semblait perdu. Lorsque Louis XIV débuta son règne, en 1661, son Conseil, à Versailles, lui suggéra d’abandonner sa « colonie amériquaine ». Car la Nouvelle-France, 127 ans après sa découverte par Jacques Cartier, ne comptait que 3.000 habitants sur une zone de 460 000 km2. La Nouvelle-Angleterre (au nord-est des États-Unis), colonie de la Couronne britannique, dénombrait, elle, 80.000 âmes sur une superficie de 180.000 km2. Comment expliquer la faiblesse démographique française ? Depuis le début du XVIIe siècle, la colonisation du territoire s’effectuait sur un modèle économique : les compagnies marchandes. Installées sur le sol canadien -comme celle des Cent-Associés, cette société française qui tenta de contrôler le trafic des fourrures de castor-, se souciaient davantage de tirer profit du commerce de la fourrure que d’assurer le peuplement de la colonie. Les habitants de la Nouvelle-France étaient donc, jusqu’ici, des coureurs de bois et des négociants. Pas de place pour une famille. Avec le Roi-Soleil, tout changea.

Une colonie de peuplement

.            À partir de 1664, Louis XIV, hostile à toute émigration excepté vers la Nouvelle-France, va décider de faire du Canada une colonie royale de peuplement. Mais le développement de cette colonie n'attire pas les candidats à l'immigration : le climat est réputé hostile, les terres peu fertiles, la mortalité élevée et le pays manque de femmes.

Pour porter les efforts sur le peuplement, Colbert utilise comme première méthode l'immigration systématique de « filles à marier » ou « filles du roy », souvent orphelines, pauvres, âgées de 12 à 30 ans en majorité. Dotées par le roi, elles reçoivent également des primes de naissances et des concessions de terrains. Plus de 1.000 jeunes femmes originaires de Paris (30 %), de Normandie, du Poitou, de Vendée... quittent la France pour le Canada entre 1663 et 1673. L’objectif : les marier à des colons et fonder ainsi des familles. Parfois considérées, à tort, comme des filles de « mauvaise vie », elles seront plus tard perçues comme les mères de la nation.

La traversée de l’océan était une terrible épreuve. Elle durait en général deux mois et demi et s’accomplissait dans des conditions épouvantables. Les passagères, entassées sur des couchettes étroites, étaient soumises à une humidité constante et à la puanteur des animaux (chevaux, vaches, porcs, volailles…) transportés en fond de cale. Une promiscuité qui générait des maladies et des décès.

Jusque-là, hormis des religieuses ayant rejoint ce Nouveau Monde après la fondation en 1645 de l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie (ancien nom de Montréal) par la pieuse Jeanne Mance, seuls des hommes avaient fait le déplacement. A Ville-Marie, une centaine d’orphelines de la Salpêtrière, à Paris, furent ainsi accueillies par mère Marguerite Bourgeoys, dame de grande piété fondatrice de la congrégation féminine de Notre-Dame de Montréal, en 1659. Dans sa demeure, la maison Saint-Gabriel, les futures épouses apprenaient les arts ménagers. Marguerite Bourgeoys disait qu’elles participaient à l'érection d'une nouvelle Jérusalem outre-Atlantique.

.            Une fois remises sur pied puis « éduquées » par les religieuses, les 764 « Filles du Roy » qui avaient survécu aux difficultés de leur transfert trouvèrent vite un mari, en particulier chez les coureurs de bois. En 1670, Jean Talon, le premier intendant de la Nouvelle-France, souhaitant accélérer « l’effort de peuplement », prit une mesure drastique concernant ces pionniers : l’exploitation des terres était désormais soumise « au soutien d’une épouse ». Tout célibataire se retrouvait priver de ses « privilèges de chasse, de pêche et de traite de la fourrure avec les sauvages.

Ces épouses bravèrent les rudes exigences d’un pays à défricher : couper des arbres, remonter le fleuve en canoë ou encore coudre les fourrures pour se protéger du froid glacial de l'hiver. Et tout cela en donnant la vie. Et la natalité au sein de la colonie explosa. Avec une moyenne de 8 enfants par couple, entre 1663 et 1683, la population de la Nouvelle-France tripla, passant de 3.000 à 9.000 âmes. Lors du recensement de 1698, la colonie comptait 20.000 habitants. Aujourd’hui, les Québécois ont pour habitude de dire, afin de rendre hommage au rôle de ces « migrantes » devenues mères de la nation, qu’il faut être malchanceux pour ne pas descendre de l’une d’elles.

Les engagés de la Nouvelle-France

.            La transformation d'une société de trappeurs en colonie agricole est le deuxième objectif de Colbert : le développement de l'agriculture est spectaculaire à partir des années 1660 ; les nouveaux arrivants qui s'engagent à demeurer au moins trois ans dans la colonie, se font attribuer une parcelle exploitable avec une prime à l'installation et des vivres pour un an. Ces engagés sont si possible agriculteurs mais aussi bûcherons, charpentiers... des artisans de toutes spécialités. Ils arrivent très majoritairement de la façade ouest de la France, de Normandie, du val de Loire et de Paris, et ont 25 ans d'âge moyen.

Détail d'une étude sur les habitants du Canada vers 1780. © Musée canadien de l'Histoire, musée virtuel de la Nouvelle-France.

Le rôle déterminant des militaires

.            Le nombre d'habitants reste néanmoins insuffisant pour maîtriser l'immense espace canadien. Un vaste réseau de forts militaires a été édifié d'abord vers l'ouest et les Grands Lacs (puis, plus tard, vers le sud et le Mississippi après l'exploration réalisée par Cavelier de la Salle en 1682). En 1665, Louis XIV envoie à Québec et Montréal 1.300 soldats du régiment Carignan-Salières pour combattre les Iroquois. La paix signée en mars 1667, le roi offre aux soldats de s'établir en Nouvelle-France en leur concédant des terres le long du Saint-Laurent. Environ 400 d'entre eux vont ainsi contribuer au peuplement de la colonie. La présence militaire est importante et confère aux officiers un rôle d'encadrement de la société : avec la sédentarisation des soldats apparaît l'« officier-seigneur » qui tient son titre exclusivement du roi. Le système seigneurial français est transplanté en Nouvelle-France : les colons dépendent donc d'un seigneur auquel ils doivent obéissance et taxes diverses. Une enquête de 1709 recense 90 seigneuries dans la vallée du Saint-Laurent, réparties de façon perpendiculaire au fleuve, contre la volonté de l'administration royale qui voudrait favoriser un habitat regroupé pour mieux se protéger des incursions iroquoises.

Couple de Canadiens, XVIIIe siècle ; lorsque le nom « Canadien » apparaît en 1535, c’est pour désigner les habitants autochtones de la vallée du Saint-Laurent. À la fin du XVIIe siècle, ce mot nomme les colons français de la région. © Archives de la Ville de Montréal (Fonds BM7), domaine public.

Une population jeune, dynamique et métissée

.            Les chiffres de la démographie canadienne sont connus en 1685, d'après une étude de Vauban. Ils s'avèrent très positifs grâce à une population jeune, une bonne adaptation au climat et une meilleure alimentation qu'en métropole. La population globale atteint 12.373 habitants dont 5.629 femmes à cette date ; dès 1698, la colonie comptait 20.000 habitants. Montréal et Québec sont les deux villes principales et concentrent 30 % de la population. Nulle part ailleurs qu'en Nouvelle-France, le chiffre de la population n'est aussi bien connu. Le Canada est désormais considéré comme une province française avec son gouverneur et ses intendants.

Couple d'indiens Hurons vers 1750. © Archives de la Ville de Montréal (Fonds BM7), domaine public.

Dans cette société à la française, les alliances avec les Amérindiens constituent un moyen de contenir la poussée des Anglais, vingt fois plus nombreux que les Français vers 1700. Le rapprochement entre colons et autochtones existe par le biais des mariages avec les Indiennes. Au début du XVIIe siècle, après la création de Québec, les mariages mixtes se heurtaient au refus de toute acculturation de la part des tribus locales et de l'Église très hostile au métissage. Après 1680, ces mariages vont permettre de compenser la faiblesse de la population féminine européenne, davantage en Louisiane qu'au Canada et ils vont sans doute inciter à la christianisation des Amérindiens.

Cavelier de La Salle en Louisiane ou le rêve d'une Amérique française

.            Après l'installation au Canada d'une colonie de peuplement par Samuel de Champlain, au début du XVIIe siècle, la France entreprend d'étendre sa souveraineté sur un immense territoire compris entre le golfe du Saint-Laurent et le golfe du Mexique. L'explorateur René-Robert Cavelier de La Salle va réaliser la première jonction entre les Grands Lacs américains et le Mississippi en 1682 ; en réunissant Nouvelle-France et Louisiane, il ouvre la voie au rêve d'une Amérique française.

Lorsque la Compagnie française des Indes occidentales est créée en 1664, l'administration royale de Louis XIV infléchit l'exploration américaine orientée d'est en ouest vers le Pacifique, pour privilégier une exploration au sud vers le Golfe du Mexique, pensant y trouver des conditions climatiques plus propices au développement de la Nouvelle-France. C'est l'œuvre de René-Robert Cavelier de La Salle (né à Rouen en 1643) : en 1678, Louis XIV l'autorise à « découvrir la partie ouest de l'Amérique du Nord comprise entre la Nouvelle-France, la Floride et le Mexique ». L'explorateur connaît déjà l'existence du Mississippi par les récits des Amérindiens et la découverte du fleuve effectuée en 1672 par le père jésuite Jacques Marquette.

La découverte de la Louisiane

.            En août 1679, Cavelier de La Salle appareille près des chutes du Niagara et devient le premier Européen à naviguer sur les Grands Lacs Erié, Huron et Michigan. Deux tentatives d'expéditions entrecoupées de conflits avec les Indiens sont nécessaires pour atteindre le Mississippi en février 1682. Le 9 avril, Cavelier de La Salle prend possession au nom du roi Louis XIV, de tout le territoire s'étendant des Grands Lacs jusqu'à l'embouchure du Mississippi et le nomme Louisiane. Cela signifie que l'ensemble des territoires entre golfe du Saint-Laurent et golfe du Mexique se trouve entre les mains des Français et contourne par l'ouest les colonies anglaises situées sur la côte atlantique.

Certains historiens ont qualifié cette ruée vers le sud d'acte « impérialiste », c'est-à-dire d'acte d'encerclement et de blocage des colonies britanniques. Vu la méconnaissance du territoire et l'imprécision des cartes géographiques de la période 1680-1685, cela paraît peu probable.

Tableau L'expédition de La Salle en Louisiane en 1684, peint en 1844 par Théodore Gudin, peintre officiel de la Marine. Navires de Cavelier de La Salle dans le golfe du Mexique. © Wikimedia Commons, domaine public.

Cavelier de La Salle revient en Amérique à l'automne 1684, avec le titre de gouverneur de la Louisiane, à la tête d'une expédition composée de quatre navires et près de trois cents personnes. L'explorateur ne retrouve pas l'embouchure du Mississippi et l'endroit où il avait posé une plaque et une croix en avril 1682 (la navigation de l'époque ne permet pas de déterminer la longitude avec précision). Cette expédition est un échec retentissant : entre échouage des navires, hostilité des Amérindiens et mutineries des rescapés, Cavelier de La Salle est assassiné le 19 mars 1687 près de Navatosa (Texas).

Une colonie en devenir

.            Le peuplement de la Louisiane est particulièrement difficile à réaliser : le roi n'hésite pas à recourir aux déportations de vagabonds, prisonniers, prostituées... contrairement à ce qui se pratique au Canada. La Louisiane reste une colonie délaissée jusqu'à la fin des guerres de Louis XIV en Europe. L'État n'a pas les moyens financiers de l'entretenir et les nouveaux colons sont incapables de se nourrir sans l'approvisionnement fourni par les Amérindiens. Le gouvernement français, c'est-à-dire le régent Philippe d'Orléans, autorise la fondation de la Nouvelle-Orléans le 25 août 1718. Cette région prend de l'importance avec le Système de John Law, lequel soucieux d'étendre ses activités, rachète alors la compagnie chargée de la mise en valeur de la Louisiane, la Compagnie du Mississipi, créée en 1712 par le financier Antoine Crozat. Il lui substitue une nouvelle compagnie, la Compagnie d'Occident, laquelle obtient la charge de mettre en valeur la Louisiane puis, au fil des mois, le monopole du commerce colonial de la France avec le bassin du Mississippi, la Nouvelle-France, et aussi les Indes et la Chine ! Rebaptisée Compagnie perpétuelle des Indes, elle fera très vite la fortune du port de Lorient (contraction de « L'Orient »), au sud de la Bretagne.

En France même, on rafle des prostituées et des vagabonds pour peupler ce pays de cocagne. Ce sera ensuite le début de la l'implantation esclavagiste en Louisiane, sur le modèle des Antilles.

Carte représentant l'occupation française de la Nouvelle France (en bleu) aux XVIIe et XVIIIe siècles ; occupation anglaise en rose. © Wikimedia Commons, domaine public.

.            Note : 80 % des Indiens ont disparu dans la vallée du Mississippi entre la conquête par Cavelier de La Salle en 1682 et la colonisation effective après 1715. Malgré cet effondrement démographique dramatique, les Français vont demeurer minoritaires en Nouvelle-France et en Louisiane par rapport aux nations amérindiennes.