Robert Edward Lee, un homme d’honneur à la tête des sudistes

(19 janvier 1807, Stratford Hall – Virginie ; 12 octobre 1870, Lexington – Virginie)

Herodote.net – 16 oct 2017

.           Le général Robert E. Lee est la plus noble figure militaire de la guerre de Sécession, bien qu’appartenant au camp des vaincus en sa qualité de chef des armées confédérées (sudistes).

Issu d’une vieille famille de planteurs virginiens, il se voue très tôt au métier des armes et sort second de l’Académie militaire de West Point en 1829.

Le 30 juin 1831, il épouse une amie d’enfance, Mary Custis. C’est une descendante de George Washington, fille d’un riche planteur propriétaire du domaine d’Arlington. Six des sept enfants du couple naîtront dans cette somptueuse résidence. Mary héritera du domaine à la mort de son père en 1857 mais le gouvernement de Washington le confisquera en 1861, au début de la guerre. Il sera plus tard converti en nécropole militaire.

Un officier charismatique

.           Lee s’illustre dans la guerre contre le Mexique en 1848 puis dirige l’Académie militaire de West Point, où il a lui-même effectué de brillantes études. En 1859, il met fin à la rébellion du militant anti-esclavagiste John Brown.

Quand survient la sécession du Sud, le président Lincoln lui offre le commandement de l’armée de l’Union mais l’officier est tiraillé entre sa fidélité aux États-Unis et son attachement à sa Virginie natale, sécessionniste.

Il rejoint finalement la Virginie et la Confédération sudiste en avril 1861 et devient conseiller militaire du président Jefferson Davis.

Le 1er juin 1862, il prend le commandement de l’armée de Virginie du Nord et connaît pendant un an une longue série de succès. Malgré leur coût humain très élevé, Lee bénéficie d’un bénéficie d’un immense prestige auprès de ses hommes, par sa droiture et sa proximité.

Il arrête la marche de McClellan sur Richmond puis vainc John Pope à la seconde bataille de Bull Run les 29-30 août 1862. Il est toutefois mis en échec par McClellan à Antietam le 17 septembre 1862.

Robert Edward Lee en 1864

Après deux grandes victoires à Fredericksburg le 13 décembre 1862 et à Chancellorsville les 2-4 mai 1863, il entame une marche téméraire sur Washington mais est battu à Gettysburgh les 1er-3 juillet 1863. Cette défaite fait basculer le sort des armes en faveur des nordistes.

En février 1865, alors que la Confédération sudiste a perdu toute chance de victoire, Lee prend le commandement en chef de son armée. Il est définitivement battu à Appomattox le 9 avril 1865.

La mort dans l’âme, impassible, sanglé en grand uniforme, il apporte sa reddition au général Ulysses Grant, lequel l’accueille en simple vareuse, nonchalamment vautré dans un fauteuil.

Robert Lee prend dès lors une retraite honorable en qualité de président du Washington College de Lexington (Virginie).

Lee et l’esclavage

.           Bien que propriétaire d’esclaves et commandant des armées sudistes, Robert Lee est à la fois hostile par principe à l’« institution particulière » (l’esclavage) et convaincu qu’il est voué à disparaître rapidement de façon naturelle, du moins aux États-Unis.

Dans une lettre célèbre à sa femme, le 27 décembre 1856, le futur généralissime écrit : « En cet âge éclairé, peu je crois disconviendront que l’esclavage en tant qu’institution est un mal à la fois moral et politique quel que soit le pays. Il est inutile de s’étendre sur ses inconvénients. (…) mais il ajoute aussi : Les noirs sont incommensurablement mieux ici qu’en Afrique, moralement, socialement et physiquement. L’instruction douloureuse qu’ils subissent est nécessaire pour leur éducation et leur race. (…) Leur émancipation résultera plus vite de la douce et unificatrice influence du christianisme, plutôt que des orages et des tempêtes de la controverse violente ».

Lee est par ailleurs partisan du maintien d’une ségrégation entre blancs et noirs. Il est proche en cela de la plupart de ses concitoyens éclairés, y compris du président Lincoln, lequel rappelait en 1862, en pleine guerre de Sécession : « Mon objectif essentiel dans ce conflit est de sauver l’Union. Ce n’est pas de sauver ou de détruire l’esclavage. Si je pouvais sauver l’Union sans libérer aucun esclave, je le ferais. Si je le pouvais en libérant tous les esclaves, je le ferais. Et si je le pouvais en en libérant quelques-uns sans toucher au sort des autres, je le ferai aussi ».

Robert E. Lee entre son fils et son aide de camp Taylor, le 16 avril 1865 à Richmond (Virginie)


Lee, le général Courage

Le Figaro Magazine – 24 août 2018
« Les grands vaincus de l’histoire » - Jean-Christophe Buisson et Emmanuel Hecht, Ed. Perrin.

.          Vae victis ! Après avoir épuisé cinq généraux nordistes, l’officier virginien finit par rendre les armes à un ennemi supérieur en nombre qui sut reconnaître son génie militaire. Mais sa mémoire fait à nouveau scandale aux États-Unis.

.           C’est une maison à colonnade sans prétention, entourée d’un vaste parc, comme il en existe des milliers en Virginie. Elle est située à 5 kilomètres d’Appomattox, entre Washington et Charlotte. […] En ce 9 avril 1865, c’est ici que les deux généraux en chef, Grant et Lee, ont choisi de se rencontrer pour signer la fin des hostilités meurtrières entre l’Union et la Confédération. […] Seulement accompagné de Marshall et de son ordonnance, Robert Lee arrive le premier dans la maison de McLean. Il a revêtu son plus bel uniforme de cérémonie et ceint son épée d’apparat incrustée de bijoux, dédaignant celle qu’on lui a offerte quelques mois plus tôt sur laquelle figure pourtant une devise de circonstance correspondant à la perfection à la mentalité de cet homme très pieux: «Aide-toi et Dieu t’aidera» (gravé en français).

 […] Comme s’il voulait marquer son statut de vainqueur, le général Grant se fait attendre une demi-heure avant d’arriver, escorté d’une douzaine d’officiers – là aussi, une manière de signaler sa puissance victorieuse. Quand il entre dans la pièce, le contraste saute aux yeux des témoins. D’un côté, l’officier général nordiste de taille moyenne, le visage mangé par une barbe noire, sa veste bleu marine déboutonnée, ses bottes crottées, à son image de fils de tanneur de l’Ohio démissionnaire de l’armée pour alcoolisme, remis miraculeusement en selle à la faveur de la guerre civile. De l’autre, le général virginien de haute taille et à la barbe aussi grise que sa tenue – impeccable, elle -, et dont l’allure aristocratique rappelle à la fois les origines patriciennes et la situation maritale. Tout observateur ignorant des circonstances de cette scène n’hésiterait pas une seconde à désigner celui-ci comme le vainqueur. C’est pourtant bien le général Grant qui, dans quelques minutes, après une poignée de main sans chaleur, va recevoir de son homologue sudiste sa reddition en bonne et due forme.

Ulysses S. Grant et Robert E. Lee se respectent comme deux anciens de l’académie militaire de West Point et deux chefs de guerre aux qualités supérieures à la moyenne. Ils se connaissent pourtant mal, ne s’étant croisés qu’une seule fois, lors de la campagne du Mexique en 1846-1847. Grant croit bon de le rappeler, de la manière la plus élégante possible: «Je vous ai rencontré une fois auparavant, au Mexique, et me suis toujours souvenu de votre apparence, je pense que je vous aurais reconnu n’importe où.» Lee n’est pas d’humeur à faire des politesses. Est-ce le goût amer de la défaite chez un homme qui l’a si peu connue? La crainte des pillages dans les heures qui viennent? Le souvenir frais de l’humiliation subie quelques heures plus tôt quand, précédé d’un drapeau blanc, il s’était approché des lignes yankees pour discuter déjà les termes d’une capitulation avec son homologue et que celui-ci avait envoyé à sa place un simple officier fédéral? Le cortège des fantômes de 260.000 enfants du Sud disparus en quatre années d’une guerre dont la violence et certaines méthodes annoncent les conflits du XXe siècle? Toujours est-il que la réponse à son cadet de quinze ans est aussi désobligeante que cruelle: «Je sais vous avoir rencontré à cette occasion, j’y ai souvent pensé et essayé de me souvenir de la vôtre, mais n’ai jamais été capable de me rappeler le moindre détail.» […]

Grant ne tient pas rigueur à Lee de sa méchante phrase. Si ses manières à lui ne sont pas celles d’un gentleman comme son interlocuteur, l’idée d’humilier un adversaire lui est étrangère. Il est vainqueur, c’est bien assez. D’autant que le Nord aura épuisé cinq grands généraux avant lui pour vaincre ce diable de «Renard gris» qui lui fait face. Les conditions de reddition qu’il rédige devant Lee sont dures, mais correctes, compte tenu de la situation militaire. […] Celui-ci signe l’accord mettant fin à la guerre de Sécession. Serre la main de Grant, salue rapidement les autres officiers nordistes présents dans la pièce et sort en silence, le visage impavide, mais les poings serrés. On lui amène son fidèle Traveller, le cheval sur lequel il a conduit la plupart des campagnes de la guerre. Dans un bruyant soupir, il le monte et se dirige au pas vers la sortie de la propriété de McLean. Étrangement, les 100 coups de canon prévus pour saluer la paix et la victoire du Nord se font attendre. Ils ne viendront jamais. Ainsi en a décidé Grant, convaincu, comme le président Abraham Lincoln (qui sera assassiné dans quelques jours), que la longue voie de la réconciliation entre le Nord et le Sud est à ce prix: s’abstenir de tout triomphalisme. Et comme pour être sûr que Lee a bien compris son état d’esprit, Grant, soudain, accomplit le plus noble des gestes au moment où son ancien adversaire passe devant lui, droit comme un i sur son cheval: il lève en silence son chapeau devant ce vaincu aux airs de vainqueur.