{"id":12247,"date":"2021-06-25T18:18:35","date_gmt":"2021-06-25T16:18:35","guid":{"rendered":"http:\/\/jumelage.org\/francais\/?p=12247"},"modified":"2021-06-25T22:37:44","modified_gmt":"2021-06-25T20:37:44","slug":"liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/","title":{"rendered":"L\u2019iconographie de l\u2019Indien dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain"},"content":{"rendered":"<div id=\"ez-toc-container\" class=\"ez-toc-v2_0_82_2 counter-hierarchy ez-toc-counter ez-toc-custom ez-toc-container-direction\">\n<nav><ul class='ez-toc-list ez-toc-list-level-1 ' ><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-2'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-1\" href=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/#Le-role-du-western-une-iconographie-tres-ambigue\" >Le r\u00f4le du western: une iconographie tr\u00e8s ambigu\u00eb<\/a><\/li><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-2'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-2\" href=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/#De-la-propagande-a-la-reappropriation-de-limage\" >De la propagande \u00e0 la r\u00e9appropriation de l\u2019image<\/a><\/li><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-2'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-3\" href=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/#Modernite-et-hyperrealisme\" >Modernit\u00e9 et hyperr\u00e9alisme<\/a><\/li><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-2'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-4\" href=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/#Les-Squaws-figures-oubliees\" >Les Squaws, figures oubli\u00e9es<\/a><\/li><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-2'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-5\" href=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/liconographie-de-lindien-dans-le-cinema-americain\/#Pocahontas\" >Pocahontas<\/a><\/li><\/ul><\/nav><\/div>\n<div id=\"pl-12247\"  class=\"panel-layout\" ><div id=\"pg-12247-0\"  class=\"panel-grid panel-has-style\" ><div style=\"padding: 0px 0; \" data-overlay=\"true\" data-overlay-color=\"#000000\" class=\"panel-row-style panel-row-style-for-12247-0\" ><div id=\"pgc-12247-0-0\"  class=\"panel-grid-cell\" ><div id=\"panel-12247-0-0-0\" class=\"so-panel widget widget_sow-editor panel-first-child panel-last-child\" data-index=\"0\" ><div style=\"text-align: left;\" data-title-color=\"#443f3f\" data-headings-color=\"#443f3f\" class=\"panel-widget-style panel-widget-style-for-12247-0-0-0\" ><div\n\t\t\t\n\t\t\tclass=\"so-widget-sow-editor so-widget-sow-editor-base\"\n\t\t\t\n\t\t>\n<div class=\"siteorigin-widget-tinymce textwidget\">\n\t<h1 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 24px;\"><strong>L\u2019iconographie de l\u2019Indien dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<br \/>\n<\/strong><\/span><\/h1>\n<pre><span style=\"font-size: 14px;\"><em>D'apr\u00e8s : Anne Garrait-Bourrier - <\/em><\/span><span style=\"font-size: 14px;\"><em>LISA revue &amp; e-journal - Vol. <\/em><em>II - n\u00b06 \/ 2004 :<\/em><em> p. 10-30 - <\/em><em>Arts and American Minorities: an Identity Iconography?, et Fr\u00e9d\u00e9ric Joignot - 03 d\u00e9cembre 2014<\/em><\/span><\/pre>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Le-role-du-western-une-iconographie-tres-ambigue\"><\/span><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>Le r\u00f4le du western: une iconographie tr\u00e8s ambigu\u00eb<\/strong><\/span><span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Toute la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, a v\u00e9hicul\u00e9 un message ambivalent et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 de l\u2019Indien et le western en a certainement \u00e9t\u00e9 le meilleur vecteur. Depuis que le cin\u00e9ma am\u00e9ricain existe, il a utilis\u00e9 des Indiens comme protagonistes ou figurants des westerns et si leurs r\u00f4les ont \u00e9t\u00e9 quantitativement aussi importants que ceux des cow-boys, l\u2019Indien a rarement \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00eatre humain. Pendant des ann\u00e9es, les r\u00f4les qui lui ont \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9s l\u2019ont rel\u00e9gu\u00e9 invariablement dans la cat\u00e9gorie des seconds couteaux. L\u2019Indien avait pour mission de faire peur \u2026 ou de se faire ha\u00efr\u00a0!. Il \u00e9tait parfois le \u00ab\u00a0noble sauvage\u00a0\u00bb, mais la plupart du temps un diable rouge f\u00e9roce et sanguinaire, laissant peu, pour ne pas dire aucune place \u00e0 la dimension historique, humaine et psychologique des personnages, bien loin de toute pr\u00e9occupation esth\u00e9tique ou de vraisemblance historique et ce, jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Paradoxalement, et contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue, c\u2019est l\u2019Indien, et non le cow-boy, qui fut le personnage central des premiers westerns muets. De plus, ces films tourn\u00e9s pendant la premi\u00e8re d\u00e9cennie du si\u00e8cle, ne faisaient pas le r\u00e9cit de sanglantes batailles contre des soldats ou encore de massacres de pionniers, mais montraient au contraire des sc\u00e8nes de vie quotidienne au sein de la communaut\u00e9 indienne, du moins telle que les metteurs en sc\u00e8ne de l\u2019\u00e9poque se les imaginaient. La plupart de ces films \u00e9taient d\u2019ailleurs des histoires d\u2019amour aux titres \u00e9vocateurs : <em>La Romance de Petite Colombe <\/em>(<em>Little Dove\u2019s Romance, <\/em>de Thomas H. Ince, 1911), <em>L\u2019Amour d\u2019une Squaw<\/em> (<em>The Squaw\u2019s Love, <\/em>de D.W.Griffith, 1911), etc. A cette \u00e9poque, l\u2019Indien au cin\u00e9ma \u00e9tait accept\u00e9 comme un symbole d\u2019int\u00e9grit\u00e9, de sto\u00efcisme et de droiture d\u2019esprit, rejoignant ainsi la vision des romantiques fran\u00e7ais, tant et si bien que la t\u00eate d\u2019Indien devint rapidement un symbole largement utilis\u00e9 par la publicit\u00e9 ... Le premier conflit mondial n\u2019avait pas encore \u00e9clat\u00e9 et le temps \u00e9tait \u00e0 l\u2019exploitation d\u2019une imagerie na\u00efve et naturaliste, dont nous verrons quelques r\u00e9surgences dans les ann\u00e9es 1970 avec le retour \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0<em>Indien New Age<\/em>\u00a0\u00bb, autre st\u00e9r\u00e9otype connu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais le public r\u00e9clama de l\u2019action, et les cin\u00e9astes eurent t\u00f4t fait de renvoyer les Indiens sur le sentier de la guerre, les faisant surgir comme autant de hordes de guerriers au visage peint attaquant \u00e0 longueur de bobines des pionniers traversant l\u2019Ouest dans leurs chariots b\u00e2ch\u00e9s ou tendant des embuscades \u00e0 des cavaliers peu m\u00e9fiants. M\u00eame si la plupart des westerns de l\u2019\u00e9poque du muet pr\u00e9sent\u00e8rent les Indiens de fa\u00e7on grotesque, erron\u00e9e et humiliante, quelques films les consid\u00e9r\u00e8rent sinon avec respect, du moins avec compassion et compr\u00e9hension (dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il y eut des acteurs et m\u00eame un metteur en sc\u00e8ne \u2013 James Young Deer \u2013 indiens). Alors que la plupart des premiers westerns de Griffith mirent en sc\u00e8ne des Indiens hurlants et barbares, il fit occasionnellement une petite incursion dans un traitement plus r\u00e9fl\u00e9chi du sort r\u00e9serv\u00e9 aux Indiens par ses compatriotes. Dans <em>La bataille d\u2019Elderbush Gulch<\/em> (<em>The Battle at Elderbush Gulch<\/em>, 1913) et <em>The Massacre<\/em> (1915), ceux-ci \u00e9taient victimes d\u2019une attaque sauvage de la cavalerie et ne prenaient le sentier de la guerre qu\u2019apr\u00e8s que l\u2019un des leurs f\u00fbt tu\u00e9 l\u00e2chement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans les ann\u00e9es 1920, l\u2019int\u00e9r\u00eat du public pour le western \u00e9tait toutefois assez limit\u00e9, et la majorit\u00e9 des films continu\u00e8rent \u00e0 pr\u00e9senter l\u2019Indien de fa\u00e7on traditionnelle, sans souci des faits historiques. Pourtant un film allait apporter un point de vue radicalement nouveau sur la question: <em>La race qui meurt<\/em> (<em>The Vanishing American<\/em>, 1925) de George B. Seitz. Le titre de ce film donne un ton nouveau : l\u2019Indien est \u00ab\u00a0am\u00e9ricain\u00a0\u00bb depuis 1924\u00a0; il a acquis une citoyennet\u00e9 dans la douleur et apr\u00e8s une v\u00e9ritable tentative g\u00e9nocidaire, mais il est enfin reconnu comme membre d\u2019une communaut\u00e9 plus large que la tribu, l\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0 En effet, ce film retrace l\u2019\u00e9pop\u00e9e guerri\u00e8re des tribus indiennes, et d\u00e9montre comment les vaincus tombaient \u00e0 la merci d\u2019aventuriers sans scrupules cherchant \u00e0 les exploiter et les voler. Le r\u00f4le principal est tenu par Richard Dix qui subissait la tra\u00eetrise et la l\u00e2chet\u00e9 des Blancs, s\u2019engageait dans l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine pendant la guerre des Philippines contre les Espagnols et rentrait au pays pour voir les siens d\u00e9pouill\u00e9s de tous leurs biens. Quatre ans plus tard, en 1929, Richard Dix allait d\u2019ailleurs \u00e0 nouveau pr\u00eater ses traits et son talent \u00e0 un autre personnage d\u2019Indien sympathique, de \u00ab\u00a0bon Indien\u00a0\u00bb, dans <em>Le r\u00e9prouv\u00e9<\/em> (<em>The Redskin)<\/em> de Victor Schertzinger. Le st\u00e9r\u00e9otype \u00e9volue donc \u00e0 partir de 1925 et l\u2019Indien appara\u00eet comme une victime de pouvoirs dominants. Ce st\u00e9r\u00e9otype n\u2019est pas \u00e0 proprement parler \u00ab\u00a0utilitaire\u00a0\u00bb, l\u2019Indien ne sert pas \u00e0 faire passer un message mais est plut\u00f4t un personnage poss\u00e9dant un embryon de psychologie. Ce mouvement ne va pas perdurer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans les ann\u00e9es 1940, la situation de conflit international rejaillit sur le cin\u00e9ma: le spectateur am\u00e9ricain se voit alors proposer des films souvent assez manich\u00e9ens o\u00f9 l\u2019Indien redevient le sauvage d\u2019\u00ab\u00a0avant\u00a0\u00bb et symbolise in\u00e9vitablement le danger comme dans <em>La Charge Fantastique<\/em> (<em>They Died With Their Boots On)<\/em> de Raoul Walsh, en 1941, vision extr\u00eamement romanc\u00e9e de la carri\u00e8re militaire de Custer et de sa mort \u00e0 Little Big Horn. A nouveau, comme cela sera le cas lors de chaque situation de crise politique nationale ou internationale, l\u2019Indien est l\u00e0 pour faire peur ou bien alors pour faire rire : il incarne et diabolise l\u2019Ennemi, quel qu\u2019il soit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais \u00e0 la fin des ann\u00e9es quarante, il devient clair qu\u2019un changement dans le traitement cin\u00e9matographique de l\u2019Indien doit s\u2019op\u00e9rer : la Seconde Guerre mondiale \u00e9tant termin\u00e9e et le climat de prise de conscience sociale amen\u00e9e par la presse, rend l\u00e9gitime et in\u00e9vitable que l\u2019Indien d\u2019Am\u00e9rique retrouve une forme d\u2019identit\u00e9, soit enfin consid\u00e9r\u00e9 sous un jour nouveau, et qu\u2019en tout cas, il ne serve plus d\u2019alibi \u00e0 des combats id\u00e9ologiques. Le tournant s\u2019op\u00e9ra avec deux films : <em>La Fl\u00e8che Bris\u00e9e<\/em> (<em>Broken Arrow,<\/em> 1949) de Delmer Daves et <em>La Porte du Diable<\/em> (<em>Devil\u2019s Doorway, <\/em>1950) d\u2019Anthony Mann. Dans <em>La Fl\u00e8che Bris\u00e9e<\/em>, les Apaches avec Cochise \u00e0 leur t\u00eate sont d\u00e9crits comme un peuple fier et digne dont les derniers raids d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s n\u2019\u00e9taient conduits qu\u2019en guise de repr\u00e9sailles aux exactions des Blancs qui ne cessaient de piller leurs terres. Pour la premi\u00e8re fois, on \u00e9tait loin des sauvages hurlants des premi\u00e8res d\u00e9cennies du cin\u00e9ma, et c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup, car le film en tant que tel n\u2019est pas exempt de d\u00e9fauts : la v\u00e9rit\u00e9 historique est, comme souvent, loin d\u2019\u00eatre respect\u00e9e. Les sc\u00e8nes d\u00e9crivant les coutumes apaches ont un aspect folklorique et romanc\u00e9 et, surtout, le film adopte un ton paternaliste assez irritant, ce qui fait que l\u2019on en revient encore une fois au malentendu engendr\u00e9 par la description du \u00ab\u00a0noble sauvage\u00a0\u00bb. Malgr\u00e9 toutes ces r\u00e9serves, <em>La Fl\u00e8che Bris\u00e9e<\/em> reste aux yeux de beaucoup le premier western exposant un point de vue qui se veut indien, m\u00eame \u00e0 travers le regard d\u2019un sc\u00e9nariste et d\u2019un metteur en sc\u00e8ne blancs ... Ces deux films engendr\u00e8rent alors une large production dans laquelle les Peaux-Rouges honn\u00eates, braves et loyaux, parfois incarn\u00e9s par des chefs authentiques, se substitu\u00e8rent aux anciens tra\u00eetres et en devinrent aussi conventionnels et surr\u00e9alistes qu\u2019eux. Une autre forme de traitement du st\u00e9r\u00e9otype \u00e9tait n\u00e9e\u00a0: la r\u00e9habilitation abusive, avec pour objectif premier l\u2019apaisement des consciences blanches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 S\u2019il est un cin\u00e9aste qui domina cette \u00e9poque glorieuse du western, c\u2019est bien John Ford : or, la fa\u00e7on qu\u2019eut Ford de repr\u00e9senter les Indiens dans ses films est plut\u00f4t ambigu\u00eb. Bien qu\u2019il f\u00fbt l\u2019un des premiers metteurs en sc\u00e8ne \u00e0 tenter d\u2019utiliser des acteurs indiens dans des seconds r\u00f4les, ses westerns v\u00e9hicul\u00e8rent longtemps l\u2019image de la sup\u00e9riorit\u00e9 de la race blanche. Chez Ford, le probl\u00e8me vient surtout de la relation qu\u2019il \u00e9tablit entre l\u2019histoire et le mythe. Bien qu\u2019il se soit longtemps et souvent d\u00e9fendu de faire des films \u00ab\u00a0sur les Indiens \u00bb, Ford r\u00e9alisa n\u00e9anmoins entre 1939 et 1964 dix films dans lesquels ceux-ci ont un r\u00f4le pr\u00e9dominant, et John Ford eut une grande influence dans la perception qu\u2019eut de l\u2019Indien le public am\u00e9ricain. M\u00eame si tous les westerns de Ford d\u00e9butent dans un cadre historique authentique \u2013 guerres apaches de 1870 pour la trilogie de la cavalerie, guerre d\u2019Ind\u00e9pendance pour <em>Sur la Piste des Mohawks<\/em> (<em>Drums along the Mohawk<\/em>, 1939), migration des Mormons dans <em>Le Convoi des Braves<\/em> (<em>Wagonmaster<\/em>, 1950), la longue marche des Cheyennes de 1878-1879 dans <em>Les Cheyennes<\/em> (<em>Cheyenne Autumn<\/em>, en 1964) - son go\u00fbt pour l\u2019aventure \u00e9pique l\u2019emporte toujours sur la v\u00e9rit\u00e9 historique. Il ne chercha donc pas \u00e0 recadrer l\u2019Indien dans l\u2019Histoire mais bien \u00e0 se servir de l\u2019Histoire et de l\u2019image de l\u2019Indien pour servir un projet esth\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0 Ford participa n\u00e9anmoins, \u00e0 sa fa\u00e7on, \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9habilitation\u00a0\u00bb des Indiens, notamment en essayant de rompre avec la tradition des studios qui imposaient des acteurs blancs dans des r\u00f4les d\u2019Indiens. Mais il ne put jamais v\u00e9ritablement changer le cours des choses, et m\u00eame dans <em>Les Cheyennes<\/em>, o\u00f9 pour la premi\u00e8re fois Ford s\u2019engageait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et sans retenue pour d\u00e9noncer ce que certains commen\u00e7aient \u00e0 nommer explicitement un \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb, les studios l\u2019oblig\u00e8rent \u00e0 utiliser des acteurs non indiens pour jouer les personnages indiens principaux (Sal Mineo, Ricardo Montalban et Gilbert Roland). Le ridicule absolu fut m\u00eame atteint lorsque l\u2019acteur noir Woody Strode joua le r\u00f4le de Stone Calf dans <em>Les Deux Cavaliers<\/em> (<em>Two Rode Together<\/em>, 1961).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Un autre aspect int\u00e9ressant des westerns de l\u2019\u00e9poque tient au fait que les Indiens parlaient g\u00e9n\u00e9ralement une sorte de charabia tr\u00e8s stylis\u00e9, \u00e0 la syntaxe douteuse et ponctu\u00e9e de grognements, ce qui illustre de mani\u00e8re quasi palpable le m\u00e9pris accord\u00e9 \u00e0 la v\u00e9racit\u00e9 historique et culturelle de cette communaut\u00e9. Les personnages blancs, eux, \u00e9taient assez souvent capables de comprendre les langues indig\u00e8nes, ce qui accentuait encore le st\u00e9r\u00e9otype du Blanc intelligent et dou\u00e9 face \u00e0 l\u2019Indien culturellement limit\u00e9. Pendant longtemps, Ford conserva ce st\u00e9r\u00e9otype (bien que dans <em>Le Massacre de Fort Apache<\/em> (1948), Cochise se d\u00e9brouille plut\u00f4t bien en espagnol !) mais c\u2019est encore une fois dans <em>Les Cheyennes<\/em> qu\u2019il va se d\u00e9douaner en laissant ses protagonistes indiens formuler de longs discours non traduits\u00a0; les acteurs \u00e9taient Navajo et la langue parl\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cran n\u2019\u00e9tait donc pas authentique... mais l\u2019effort et l\u2019effet \u00e9taient l\u00e0. Ford sacrifia toutefois longtemps \u00e0 la mode qui voulut que les Indiens communiquent en imitant des cris d\u2019animaux ou d\u2019oiseaux, en particulier la nuit ou avant d\u2019attaquer les valeureux pionniers, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un moyen d\u2019expression commun \u00e0 tous les Indiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En ce qui concerne la violence, la cruaut\u00e9 et la barbarie qui \u00e9taient souvent accol\u00e9es \u00e0 l\u2019image de l\u2019Indien, Ford perp\u00e9tua \u00e9galement pendant longtemps ce clich\u00e9\u00a0: soldats mutil\u00e9s attach\u00e9s aux roues des chariots dans <em>Le Massacre de Fort Apache<\/em>, torture dans <em>La Charge H\u00e9ro\u00efque<\/em> (1949), autant d\u2019actes de sauvagerie gratuite qui faisaient appara\u00eetre les Indiens comme bien plus sanguinaires que les Blancs. Ce sch\u00e9ma se fissura quelque peu dans <em>La Prisonni\u00e8re du D\u00e9sert<\/em> (<em>The Searchers<\/em>, 1956) et encore dans <em>Les Cheyennes<\/em>, ou Ford attribua progressivement la violence aux Blancs et commen\u00e7a \u00e0 trouver des raisons et m\u00eame des excuses aux repr\u00e9sailles indiennes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La plupart des westerns, ceux de Ford inclus, stigmatisaient les Indiens comme une entrave \u00e0 la colonisation, \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e vers l\u2019ouest de la civilisation am\u00e9ricaine personnifi\u00e9e par les familles blanches. En cons\u00e9quence, ces films montraient des femmes et des enfants blancs menac\u00e9s par la pr\u00e9sence indienne, cette menace justifiant automatiquement l\u2019intervention de la cavalerie. En revanche, on voyait rarement des femmes et des enfants indig\u00e8nes en situation de danger, ou toute autre situation pouvant justifier des acc\u00e8s de violence dirig\u00e9s vers les Blancs. L\u00e0 encore, Ford allait rompre avec la tradition dans <em>La Prisonni\u00e8re du D\u00e9sert<\/em>, o\u00f9 les guerriers Comanches luttent tout en essayant de prot\u00e9ger leurs femmes et leurs enfants, et davantage encore dans <em>Les Cheyennes<\/em> o\u00f9 Ford d\u00e9crivait cette fois la pr\u00e9sence militaire comme une r\u00e9elle menace pesant sur le peuple cheyenne. Dans ces deux films, Ford inclut m\u00eame des sc\u00e8nes o\u00f9 ce sont des Blancs qui scalpent, contrairement \u00e0 ce que l\u2019on avait l\u2019habitude de voir jusqu\u2019alors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est donc avec ce film que Ford allait rendre hommage \u00e0 ce peuple en racontant la longue marche d\u2019une tribu de quelque 300 Cheyennes quittant leur r\u00e9serve de l\u2019Oklahoma en 1878 pour regagner leurs terres ancestrales du Dakota. D\u00e9cim\u00e9s par le froid et la faim, harcel\u00e9s par les troupes am\u00e9ricaines, ils furent pratiquement an\u00e9antis tout au long de leur p\u00e9riple de pr\u00e8s de 2.500 kilom\u00e8tres. M\u00eame si le film n\u2019est pas parfait, il ouvrait la voie \u00e0 une nouvelle \u00e8re dans l\u2019image de l\u2019Indien telle qu\u2019elle \u00e9tait v\u00e9hicul\u00e9e par Hollywood. En effet la vision de Ford n\u2019avait jusqu\u2019ici fait que suivre l\u2019\u00e9volution des mentalit\u00e9s de son pays : passant de l\u2019attitude hostile envers l\u2019ennemi potentiel dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, puis par le d\u00e9clin du bel optimisme engendr\u00e9 par les ann\u00e9es fastes de l\u2019apr\u00e8s-guerre jusqu\u2019au pessimisme cynique de la guerre froide. Tous ces \u00e9l\u00e9ments sociologiques ont sans doute jou\u00e9 un r\u00f4le dans l\u2019\u00e9volution du discours de Ford sur l\u2019histoire de l\u2019Ouest. Les ann\u00e9es 60 allaient d\u00e8s lors marquer une nouvelle \u00e9tape : apr\u00e8s l\u2019affrontement, puis la rencontre, on allait assister au m\u00e9lange des deux cultures blanche et indienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019association Blanc\/Indien existait d\u00e9j\u00e0 et on l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e dans les r\u00e9cits d\u2019aventures de Fenimore Cooper. De la m\u00eame fa\u00e7on, il y a toujours eu des aventuriers blancs pour tomber amoureux de princesses indiennes dans la lign\u00e9e de Pocahontas (<em>voir infra<\/em>), mais la princesse mourait souvent avant que le couple ne puisse s\u2019unir \u00ab\u00a0l\u00e9gitimement\u00a0\u00bb, pour bien montrer combien il \u00e9tait difficile alors de transgresser les r\u00e8gles implicites de la s\u00e9paration Blanc\/Indien. Malgr\u00e9 ces restrictions, le concubinage temporaire entre le h\u00e9ros blanc et la squaw \u00e9tait envisageable, mais s\u2019ils d\u00e9cidaient de vivre ensemble, ce devait \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la civilisation (<em>La Captive aux Yeux Clairs<\/em> ou <em>The Big Sky<\/em> d\u2019Howard Hawks, 1952), ou alors dans l\u2019ouest californien (<em>Les Deux Cavaliers<\/em> ou <em>Two Rode Together<\/em> de John Ford, 1961). Des films comme <em>Le<\/em> <em>Vent de la Plaine<\/em> (<em>The Unforgiven<\/em>, 1959) de John Huston ou <em>Les R\u00f4deurs de la Plaine<\/em> (<em>Flaming Star<\/em>, 1960) de Don Siegel allaient apporter un \u00e9l\u00e9ment suppl\u00e9mentaire en mettant en sc\u00e8ne des Indiens \u00e9lev\u00e9s dans des familles blanches et tiraill\u00e9s entre leurs racines et leur famille d\u2019adoption (Audrey Hepburn pour le premier film, et Elvis Presley dans le second).<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span class=\"ez-toc-section\" id=\"De-la-propagande-a-la-reappropriation-de-limage\"><\/span><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>De la propagande \u00e0 la r\u00e9appropriation de l\u2019image<\/strong><\/span><span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette vision de plus en plus r\u00e9aliste et pessimiste allait se renforcer vers la fin des ann\u00e9es 60, qui marqu\u00e8rent \u00e9galement l\u2019intensification de l\u2019effort de guerre au Vi\u00eat-nam. A cette \u00e9poque, le militantisme noir se faisait de plus en plus pr\u00e9sent et pressant, les r\u00e9voltes estudiantines et la naissance du mouvement hippie bousculaient la suffisance et le conformisme am\u00e9ricains. Des lib\u00e9raux et m\u00eame des producteurs de cin\u00e9ma commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9tablir des parall\u00e8les entre les massacres perp\u00e9tr\u00e9s par les soldats am\u00e9ricains au Vi\u00eat-nam et le \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb indien au XIXe si\u00e8cle. A nouveau, l\u2019iconographie de l\u2019Indien allait servir une cause qui n\u2019\u00e9tait pas celle de la communaut\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le film d\u2019Abraham Polonsky <em>Tell them Willie Boy is Here,<\/em> (1969) amorce une nouvelle vague de westerns que l\u2019on peut qualifier de \u00ab\u00a0pro-Indiens\u00a0\u00bb plus r\u00e9alistes, plus amers \u00e9galement : r\u00e9alis\u00e9 par un auteur victime du<em> maccarthysme<\/em> dont c\u2019\u00e9tait le premier film depuis 1951, il raconte la traque d\u2019un jeune Indien par un sh\u00e9rif et sa milice. Pour bien montrer que des parall\u00e8les pouvaient \u00eatre \u00e9tablis avec d\u2019autres \u00ab\u00a0histoires\u00a0\u00bb et que cette intrigue \u00e9tait atemporelle, Polonsky avait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment choisi d\u2019avoir recours \u00e0 des anachronismes en faisant porter \u00e0 ses personnages des v\u00eatements en vogue \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60 et en faisant sauter Willie Boy d\u2019un train de marchandises moderne alors que l\u2019action est cens\u00e9e se d\u00e9rouler en 1909.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est bien cet effort d\u2019authenticit\u00e9, m\u00eame s\u2019il \u00e9mane de cin\u00e9astes blancs \u2013 et est donc toujours associ\u00e9 \u00e0 une forme d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues \u2013 et sert des projets politiques beaucoup plus larges que la d\u00e9fense de la communaut\u00e9 am\u00e9rindienne, qui marque le r\u00e9el tournant du cin\u00e9ma am\u00e9ricain mettant en sc\u00e8ne des Indiens. Le cin\u00e9ma \u00ab\u00a0pro-Indien\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il devient un t\u00e9moignage plus r\u00e9aliste de la situation indienne, est alors utilis\u00e9 \u00e0 des fins de propagande non pas pour d\u00e9noncer la situation am\u00e9rindienne contemporaine, mais bien pour parler du scandale de la guerre du Vi\u00eat-nam.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Les Indiens de <em>Willie Boy<\/em> n\u2019avaient plus de souvenirs, mais s\u2019il est un personnage qui avait de la m\u00e9moire, c\u2019est bien Jack Crabb, le h\u00e9ros de 121 ans de <em>Little Big Man<\/em> (1970) dans lequel Arthur Penn allait lui aussi \u00e9tablir le parall\u00e8le entre g\u00e9nocide indien et engagement au Vi\u00eat-nam. M\u00e9lange de com\u00e9die, de satire et de sc\u00e8nes d\u2019un r\u00e9alisme quasi documentaire, le film est b\u00e2ti sur le r\u00e9cit de Jack Crabb, qui dit \u00eatre le dernier survivant de Little Big Horn. L\u2019histoire est un flash-back sur la vie de Jack et de ses tribulations entre le monde des Blancs et celui des Cheyennes. Un des m\u00e9rites de Penn, et pas des moindres, est d\u2019avoir r\u00e9alis\u00e9 un film ambitieux passant brutalement de la com\u00e9die r\u00e9jouissante et d\u00e9brid\u00e9e \u00e0 la trag\u00e9die effroyable avec le massacre de la Washita River.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette m\u00eame ann\u00e9e 1970, Ralph Nelson fit revivre le massacre des Cheyennes \u00e0 Sand Creek en 1864 dans <em>Soldat Bleu <\/em>(<em>Soldier Blue)<\/em> en y voyant un parall\u00e8le avec le massacre de My Lai au Vi\u00eat-nam en 1967. La longue sc\u00e8ne du massacre est un encha\u00eenement de tueries, de mutilations et de viols insoutenable \u00e0 force d\u2019atrocit\u00e9 et de sadisme, et visiblement influenc\u00e9e par les westerns italiens de l\u2019\u00e9poque. Dans cette s\u00e9rie de pamphlets pro-indiens, un film allait toutefois sugg\u00e9rer que les Indiens pouvaient \u00eatre capables de cruaut\u00e9, comme toute autre race : <em>Un Homme Nomm\u00e9 Cheval<\/em> d\u2019Elliot Silverstein (<em>A<\/em> <em>Man Called Horse<\/em>, 1970), histoire d\u2019un lord anglais captur\u00e9 par les Sioux, puis tortur\u00e9, humili\u00e9 et asservi, qui prouve son courage en subissant et surmontant la <em>Sun Vow Ceremony,<\/em> suspendu \u00e0 des cordes fix\u00e9es \u00e0 sa poitrine par des crochets, ce qui lui vaut le respect de la tribu. Le film allait conna\u00eetre deux suites en 1976 et 1983, mais la trilogie fut condamn\u00e9e par les Sioux eux-m\u00eames pour avoir d\u00e9crit les mythes et rites indiens de fa\u00e7on erron\u00e9e et outranci\u00e8re. En effet, le film avait \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 dans une r\u00e9serve Sioux avec le soutien enthousiaste de ses habitants qui pensaient que ce serait un film authentique sur leur peuple. A la sortie du film, ils \u00e9taient devenus la ris\u00e9e de l\u2019Am\u00e9rique indienne. Dans les ann\u00e9es soixante-dix, le public am\u00e9rindien lui-m\u00eame devint particuli\u00e8rement sensible \u00e0 l\u2019image que l\u2019on renvoyait de la communaut\u00e9. Il devenait insupportable de se voir encore sur le grand \u00e9cran affubl\u00e9 de plumes ou rel\u00e9gu\u00e9 au rang de personnage \u00e9ternellement marginal. Cette iconographie caricaturale devenait \u00e9galement insoutenable aux professionnels du milieu du cin\u00e9ma qui avaient milit\u00e9 pour la cause indienne au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 et s\u2019\u00e9taient engag\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais qu\u2019ils soient d\u00e9crits comme des d\u00e9mons ou bien des saints, les Indiens ont trop rarement \u00e9t\u00e9 montr\u00e9s comme des \u00eatres humains complexes, avec leur propre culture, leurs traditions et leurs valeurs propres : la fin des revendications arm\u00e9es am\u00e9rindiennes de l\u2019ann\u00e9e 1975, m\u00eame si elle brida d\u00e9finitivement l\u2019activisme \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur, d\u00e9veloppa en parall\u00e8le un d\u00e9sir d\u2019authenticit\u00e9 culturelle et religieuse justifi\u00e9 par la peur m\u00eame de ne plus \u00eatre \u00ab\u00a0d\u00e9fendu\u00a0\u00bb et d\u2019en mourir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans ce contexte de r\u00e9appropriation par les jeunes Am\u00e9rindiens de leur patrimoine culturel et religieux, il n\u2019\u00e9tait plus question d\u2019admettre le st\u00e9r\u00e9otype \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, ni m\u00eame l\u2019exploitation de leur image \u00e0 des fins publicitaires ou politiques. Cette \u00ab\u00a0renaissance culturelle\u00a0\u00bb s\u2019accompagne d\u2019une prise de conscience de l\u2019importance pour la culture am\u00e9ricaine elle-m\u00eame de cet h\u00e9ritage indien par de nombreux artistes non indiens. Ce qui r\u00e9sulta de ce r\u00e9veil blanc ne fut pas toujours du meilleur go\u00fbt, m\u00eame si les spectateurs r\u00e9pondirent favorablement \u00e0 cette nouvelle imagerie<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Kevin Costner est sans doute le premier \u00e0 tenter de rem\u00e9dier \u00e0 cette lacune du cin\u00e9ma am\u00e9ricain en r\u00e9alisant en 1990 <em>Danse avec les Loups<\/em> (<em>Dances with Wolves)<\/em>, histoire d\u2019un soldat de la cavalerie am\u00e9ricaine qui se lie d\u2019amiti\u00e9 avec un groupe de Sioux jusqu\u2019\u00e0 devenir un des leurs. On a d\u00e9j\u00e0 beaucoup parl\u00e9 de ce film qui allie la rigueur du classicisme \u00e0 un propos libertaire sans doute contestable car \u00e0 nouveau centr\u00e9 sur une nouvelle forme d\u2019assemblage de \u00ab\u00a0clich\u00e9s\u00a0\u00bb esth\u00e9tisants \u2013 les beaux paysages de l\u2019Etat du Dakota du Nord, la spiritualit\u00e9 indienne traditionnelle (ici usurp\u00e9e par un Blanc, et donc \u00e0 nouveau coup\u00e9e de sa source). Mais il est int\u00e9ressant de constater le travail fourni sur l\u2019image : en effet, l\u2019univers des Blancs, essentiellement violent, rappelle l\u2019esth\u00e9tisme baroque des westerns <em>spaghetti<\/em> alors que pour d\u00e9crire la vie chez les Sioux, Costner s\u2019est inspir\u00e9 des peintres et des illustrateurs de l\u2019Ouest du XIXe si\u00e8cle \u2013 Curtis ou encore Remington \u2013 comme pour donner un regard nostalgique sur un monde irr\u00e9m\u00e9diablement disparu. Du point de vue m\u00eame de l\u2019iconographie, on peut noter une \u00e9volution vers un retour au st\u00e9r\u00e9otype du \u00ab\u00a0bon sauvage\u00a0\u00bb, un bon sauvage qui serait blanc cette fois, et en qu\u00eate d\u2019une puret\u00e9 naturelle que seuls les Indiens poss\u00e8dent de par leur contact avec les \u00e9l\u00e9ments, et qui devrait donc s\u2019affranchir de la civilisation pour revenir \u00e0 un \u00e9tat pr\u00e9-lapsarien. Ce film appara\u00eet donc bien comme un film m\u00e9tonymique et symboliste qui sert un projet philosophique. A nouveau, il n\u2019existe pas dans ce film de respect absolu de l\u2019Histoire, mais une recherche de fusion avec l\u2019Esprit am\u00e9rindien tel qu\u2019il est per\u00e7u par une soci\u00e9t\u00e9 blanche devenue \u00e9cologiste et tourment\u00e9e par son sens de la culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En effet, pourquoi Costner, contrairement aux autres cin\u00e9astes ayant utilis\u00e9 l\u2019image de l\u2019Indien, se devait-il de revenir \u00e0 l\u2019Histoire <em>stricto sensu <\/em>? Pourquoi attendre de ce film, certes \u00ab\u00a0pro indien\u00a0\u00bb dans sa forme, mais peu engag\u00e9 politiquement dans le ton, une objectivit\u00e9 \u00e0 laquelle m\u00eame les historiens ne peuvent aspirer ? M\u00eame s\u2019il nommait les Indiens par le nom d\u2019une tribu, ces Indiens incarnaient une s\u00e9rie de valeurs universelles symbolis\u00e9es par la multiplicit\u00e9 m\u00eame des tribus, des rituels, des \u00ab\u00a0clich\u00e9s\u00a0\u00bb animistes et naturalistes sans doute port\u00e9s par cette nouvelle foi dans la puret\u00e9 d\u2019une Am\u00e9rique originelle aujourd\u2019hui d\u00e9grad\u00e9e. Il est incontestable que ce film brasse des mythes pan indiens afin d\u2019aboutir \u00e0 la vision du contraste essentiel entre le monde moderne et la mort des illusions de progr\u00e8s de l\u2019homme blanc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En ce sens, qu\u2019on le consid\u00e8re comme un bon film ou comme une escroquerie intellectuelle, ce film embl\u00e9matise une \u00e9volution de l\u2019iconographie de l\u2019Indien, plus proche du Blanc que jamais, plus proche de ses aspirations \u00e0 un retour vers la nature, plus humble aussi. L\u2019Am\u00e9ricain dominant semble pr\u00eat \u00e0 recevoir des le\u00e7ons de vie de l\u2019Autre, et pour une fois, cet Autre est indien. Certes, les clich\u00e9s sont pr\u00e9sents et les Am\u00e9rindiens en riront, mais ils se sentiront, d\u00e8s lors, le droit et le devoir de produire leur propre iconographie de ce qu\u2019ils sont.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Modernite-et-hyperrealisme\"><\/span><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>Modernit\u00e9 et hyperr\u00e9alisme<\/strong><\/span><span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019engagement du cin\u00e9ma hollywoodien de la fin des ann\u00e9es 1970 et 1980 dans une s\u00e9rie de films de type \u00ab\u00a0r\u00e9visionniste\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire acceptant de revoir et de corriger les st\u00e9r\u00e9otypes classiques \u00ab\u00a0anti-Indiens\u00a0\u00bb, n\u2019est pas pour autant un paiement de la dette morale aux Am\u00e9rindiens, mais plut\u00f4t un glissement de certains st\u00e9r\u00e9otypes vers d\u2019autres, plus politiquement corrects mais toujours d\u00e9tach\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9rindienne. Ces films se veulent \u00ab\u00a0engag\u00e9s\u00a0\u00bb socialement ou philosophiquement, mais ils renvoient toujours le regard du dominant et les peurs de l\u2019\u00ab\u00a0ancien conqu\u00e9rant\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit toujours de westerns tels qu\u2019ils sont classiquement d\u00e9finis (d\u2019ordre spatio-temporel : l\u2019Am\u00e9rique du Nord, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la conqu\u00eate de l\u2019Ouest), mais porteurs d\u2019un message diff\u00e9rent. Le fait m\u00eame que, jusqu\u2019\u00e0 une date tr\u00e8s avanc\u00e9e (<em>Powwow Highway<\/em> de Jonathan Wacks, 1989), les r\u00f4les d\u2019Indiens soient majoritairement interpr\u00e9t\u00e9s par des Blancs marque la profonde ambigu\u00eft\u00e9 de ces films dits \u00ab\u00a0r\u00e9visionnistes\u00a0\u00bb, qui finalement \u00ab\u00a0r\u00e9visent\u00a0\u00bb bien peu de choses mais jouent toujours sur les m\u00eames codes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0 Le film de Wacks, <em>Powwow Highway<\/em>, amorce sans doute un r\u00e9el tournant vers une vision de l\u2019Indien par lui-m\u00eame, dans son cadre de vie qu\u2019est la r\u00e9serve, m\u00eame si la veine comique du film att\u00e9nue l\u00e9g\u00e8rement l\u2019hyperr\u00e9alisme des sc\u00e8nes issues du quotidien de cet indien cheyenne, Philbert Bono, qui cherche \u00e0 devenir un guerrier dans la tradition de ses anc\u00eatres. Cela dit, m\u00eame si la parole et le jeu sont rendus aux Am\u00e9rindiens, enfin per\u00e7us comme des citoyens modernes et replac\u00e9s dans une Am\u00e9rique contemporaine, le film ne peut s\u2019emp\u00eacher, afin de d\u00e9crire la qu\u00eate culturelle et spirituelle du protagoniste, de rebrasser des images purement indiennes, mais bien connues des Blancs, en particulier le lien \u00e0 l\u2019<em>American Indian Movement<\/em>, avec le risque d\u2019en faire des \u00ab\u00a0clich\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sherman Alexie se chargera, avec son regard d\u2019\u00e9crivain contemporain am\u00e9rindien sans concession, de tourner en d\u00e9rision ce qui pourrait appara\u00eetre comme trop s\u00e9rieusement de l\u2019ordre de la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 spirituelle\u00a0\u00bb indienne afin de se concentrer, dans son \u0153uvre litt\u00e9raire comme dans le script du film <em>Phoenix Arizona<\/em> (<em>Smoke Signals<\/em>, Chris Eyre, 1998), sur le v\u00e9cu des Am\u00e9rindiens d\u2019aujourd\u2019hui. M\u00eame si l\u2019humour et l\u2019autod\u00e9rision sont omnipr\u00e9sents, la cruaut\u00e9 de la mis\u00e8re et du racisme ambiants est tr\u00e8s clairement soulign\u00e9e : il ne s\u2019agit plus d\u2019user de st\u00e9r\u00e9otypes pour prot\u00e9ger la \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine, mais bien de montrer le r\u00e9el. L\u2019attitude un peu extr\u00eame de Sherman Alexie est assez symptomatique du rejet des jeunes artistes am\u00e9rindiens pour leurs propres identifiants culturels, d\u00e8s lors qu\u2019ils peuvent \u00eatre tourn\u00e9s en d\u00e9rision, mal interpr\u00e9t\u00e9s voire \u00ab\u00a0d\u00e9rob\u00e9s\u00a0\u00bb par le public blanc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0 Plus largement, le c<em>in\u00e9ma<\/em> am\u00e9ricain, tous genres confondus, attendra donc 1998 et le film de Chris Eyre, <em>Phoenix Arizona<\/em> (<em>Smoke Signals)<\/em>, pour donner enfin la parole aux Indiens eux-m\u00eames, sans maquillage ni faux-semblants, sans clich\u00e9s susceptibles de mettre la communaut\u00e9 en danger dans ce qu\u2019elle a de plus fragile : la pr\u00e9servation de son patrimoine culturel et religieux. Enti\u00e8rement r\u00e9alis\u00e9 et jou\u00e9 par des Indiens, tir\u00e9 d\u2019un r\u00e9cit de Sherman Alexie, ce film est le premier film indien \u00e0 conna\u00eetre une carri\u00e8re que l\u2019on peut qualifier de \u00ab\u00a0grand public\u00a0\u00bb. Tr\u00e8s bien accueilli par la communaut\u00e9 indienne, ce film authentique sur le d\u00e9sir de fuir et de partir \u00e0 la recherche de ses racines, sans doute trop ethnocentrique et d\u00e9rangeant pour le public am\u00e9ricain, est rest\u00e9 assez confidentiel aux Etats-Unis mais s\u2019est bien export\u00e9 en Europe. Il semblerait que le grand \u00e9cran, reflet souvent assez fid\u00e8le de la culture qui le g\u00e9n\u00e8re, n\u2019ait pas encore aux Etats-Unis totalement int\u00e9gr\u00e9 la notion de multi-ethnicit\u00e9. <em>Smoke Signals,<\/em> parce qu\u2019il est \u00e9crit, mis en sc\u00e8ne et jou\u00e9 exclusivement par des Am\u00e9rindiens, est le prototype d\u2019un cin\u00e9ma nouveau qui prend sa source dans la r\u00e9alit\u00e9 de la r\u00e9serve. Cette r\u00e9alit\u00e9, comme elle s\u2019inscrit en opposition avec les films \u00ab\u00a0mythiques\u00a0\u00bb pro-indiens r\u00e9alis\u00e9s par des Blancs, est per\u00e7ue par le spectateur comme excessive et d\u00e9rangeante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Les Am\u00e9rindiens d\u2019aujourd\u2019hui sont des citoyens \u00e0 double statut, citoyens tribaux et am\u00e9ricains, d\u00e9chir\u00e9s entre deux mondes. Le racisme, l\u2019exclusion, la mis\u00e8re sont le lot commun de cette communaut\u00e9 en phase d\u2019extinction depuis que la mixit\u00e9 intertribale menace jusqu\u2019\u00e0 l\u2019identit\u00e9 tribale. Le regard s\u00e9v\u00e8re port\u00e9 par les Am\u00e9rindiens eux-m\u00eames sur cette r\u00e9alit\u00e9 incontestable est \u00e0 la fois hyperr\u00e9aliste et d\u00e9sillusionn\u00e9. Si la litt\u00e9rature permet sans doute encore aux intellectuels am\u00e9rindiens de croire en la survie de leur culture originelle et \u00e0 la transmission de la tradition orale, le cin\u00e9ma est, quant \u00e0 lui, messager d\u2019une autre voix, plus corrosive et sans concession : celle du r\u00e9el am\u00e9ricain. L\u2019humour est l\u2019ingr\u00e9dient indispensable de ce film afin de prot\u00e9ger tout ce qu\u2019il y a en filigrane derri\u00e8re la mis\u00e8re de la r\u00e9serve: la qu\u00eate identitaire, le retour aux racines, la spiritualit\u00e9, la tradition orale, le conteur \u00e9tant ici incarn\u00e9 par le jeune Thomas. Le titre lui-m\u00eame, <em>Smoke Signals,<\/em> utilise l\u2019iconographie st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de l\u2019Indien des Plaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce film, comme toutes les productions artistiques am\u00e9rindiennes de ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es, est \u00e0 double lecture. Il peut bien s\u00fbr satisfaire un spectateur blanc car l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale est bon enfant, les personnages sont sympathiques et l\u2019intrigue \u00ab\u00a0initiatique\u00a0\u00bb facile \u00e0 suivre. Pour un spectateur am\u00e9rindien, il renvoie \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s quotidiennes peu r\u00e9jouissantes (le ch\u00f4mage, l\u2019alcoolisme, le racisme...) et \u00e0 des questionnements identitaires profonds connus de tous les jeunes vivant sur les r\u00e9serves. Derri\u00e8re l\u2019humour et la voix de John Trudell, la question de la survie est cruellement pos\u00e9e.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Les-Squaws-figures-oubliees\"><\/span><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>Les Squaws, figures oubli\u00e9es<\/strong><\/span><span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0 Les squaws (femmes mari\u00e9es chez les Indiens d\u2019Am\u00e9rique du Nord) sont les grandes oubli\u00e9es de l\u2019histoire am\u00e9ricaine. Si nous connaissons les destins tragiques des chefs apaches Cochise et Geronimo, si les sombres \u00e9pop\u00e9es des peuples sioux ou iroquois ont frapp\u00e9 notre imagination, si les grands romanciers et les westerns d\u2019Hollywood se sont passionn\u00e9s pour les guerriers, nous savons peu de chose des Indiennes. Les \u00e9tudes historiques et ethnologiques les concernant sont r\u00e9centes. Et les images que nous restituent le cin\u00e9ma et la peinture se cantonnent souvent \u00e0 des clich\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, d\u00e8s le XIX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, des \u00e9crivains et des chercheurs avaient tent\u00e9 d\u2019\u00e9tudier la complexit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s indiennes. Chateaubriand, dans son <em>Voyage en Am\u00e9rique<\/em> (1827), parle ainsi de la soci\u00e9t\u00e9 iroquoise comme d\u2019une \u00ab r\u00e9publique en \u00e9tat de nature \u00bb, o\u00f9 les femmes sont influentes car les Iroquois n\u2019entendent pas \u00ab <em>se priver de l\u2019assistance d\u2019un sexe dont l\u2019esprit d\u00e9li\u00e9 et ing\u00e9nieux est f\u00e9cond <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-28870\" src=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-1.jpg\" alt=\"\" width=\"320\" height=\"428\" srcset=\"https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-1.jpg 320w, https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-1-230x308.jpg 230w\" sizes=\"(max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14px;\"><em>Jeune mari\u00e9e wishram de l\u2019Oregon. Photographie de Edward S. Curtis, 1910. | Library of Congress<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans les ann\u00e9es 1880, l\u2019ethnologue am\u00e9ricaine Alice Fletcher (1838-1923), par ailleurs suffragette, r\u00e9v\u00e8le que les femmes sioux ont le droit de divorcer, sont propri\u00e9taires de leurs terres, votent au conseil tribal et contr\u00f4lent leur f\u00e9condit\u00e9 \u2013\u00a0tous droits inconnus des Am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se repr\u00e9senter plus objectivement ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 l\u2019existence des Am\u00e9rindiens, leur fa\u00e7on de vivre, leur artisanat, leur culture et leur spiritualit\u00e9 n\u2019aurait jamais \u00e9t\u00e9 possible sans les peintures d\u2019apr\u00e8s mod\u00e8le de George Catlin (1796-1872), mais surtout sans le colossal travail du photographe Edward S. Curtis. Entre 1890 et 1930, il a entrepris un recensement m\u00e9thodique des us et coutumes de quatre-vingts\u00a0tribus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut une v\u00e9ritable course contre la mort. D\u00e9cim\u00e9s par la variole, la coqueluche et la petite v\u00e9role, les Indiens d\u2019Am\u00e9rique du Nord, estim\u00e9s \u00e0 dix millions d\u2019individus \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des colons, n\u2019\u00e9taient plus que 100.000 au d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Curtis a r\u00e9alis\u00e9 de nombreux portraits de squaws : chamane, poti\u00e8re, meuni\u00e8re, tisseuse, fianc\u00e9e en grande tenue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce travail tranche avec de nombreuses repr\u00e9sentations populaires qui nous montrent des squaws soumises et arri\u00e9r\u00e9es \u2013 comme cette image de 1884 du magazine litt\u00e9raire <em>Frank Leslie\u2019s Illustrated<\/em>, \u00ab Educating the Indians \u00bb, o\u00f9 une Indienne en robe moulante et portant un parapluie, \u00e9lev\u00e9e par le gouvernement, fascine sa tribu rest\u00e9e \u00e0 la r\u00e9serve. Le th\u00e8me de la squaw proche de la nature attir\u00e9e par le colon civilis\u00e9 est aussi r\u00e9current dans l\u2019imagerie de la conqu\u00eate de l\u2019Am\u00e9rique \u2013 et \u00e0 Hollywood, o\u00f9 les tombeurs d\u2019Indiennes sont l\u00e9gion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0 Au cin\u00e9ma, les v\u00e9ritables Indiennes sont longtemps demeur\u00e9es invisibles. Dans les westerns, les squaws \u00e9taient jou\u00e9es par des Am\u00e9ricaines grim\u00e9es. En\u00a01944, l\u2019Am\u00e9ricaine Linda Darnell interpr\u00e8te ainsi une Cheyenne rus\u00e9e dans le<em> Buffalo Bill<\/em> de William A. Wellman. En\u00a01960, Audrey Hepburn est une Kiowa adopt\u00e9e par des colons dans <em>Le Vent de la plaine<\/em>, de John Huston. Des stars comme Debra Paget, Cyd Charisse et Elsa Martinelli seront, elles aussi, des squaws de cin\u00e9ma, bronz\u00e9es pour l\u2019occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-28871\" src=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-2.jpg\" alt=\"\" width=\"406\" height=\"507\" srcset=\"https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-2.jpg 406w, https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-2-230x287.jpg 230w, https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-2-350x437.jpg 350w\" sizes=\"(max-width: 406px) 100vw, 406px\" \/><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14px;\"><em>En 1960, Audrey Hepburn est une Kiowa adopt\u00e9e par des colons dans \u00ab\u00a0Le Vent de la plaine\u00a0\u00bb, de John Huston. | Rue des Archives \/ DILTZ<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il faudra attendre les ann\u00e9es 1970 pour voir de v\u00e9ritables Indiennes dans les westerns. La Navajo Geraldine Keams joue dans <em>Josey Wales hors-la-loi<\/em> (Clint Eastwood, 1976) et l\u2019actrice Cree Tantoo Cardinal dans <em>Danse avec les loups<\/em> (Kevin Costner, 1990).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019image de la squaw change, elle aussi : dans <em>Little Big Man<\/em>, Sunshine, la femme du h\u00e9ros, est courageuse et talentueuse, tout comme la fille du chef Crow mari\u00e9e au trappeur incarn\u00e9 par Robert Redford dans <em>Jeremiah Johnson<\/em>, de Sydney Pollack (1972). En\u00a01973, l\u2019actrice Sacheen Littlefeather s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie des Oscars en tenue traditionnelle apache. Elle a lu une d\u00e9claration d\u00e9non\u00e7ant la mani\u00e8re raciste et m\u00e9prisante dont Hollywood montre les <em>native Americans<\/em>.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Pocahontas\"><\/span><span style=\"font-size: 20px;\"><strong>Pocahontas<\/strong><\/span><span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019histoire d\u2019amour la plus c\u00e9l\u00e8bre reste celle de la fille du chef des Powhatans, Pocahontas, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1600. Un jour, Pocahontas est captur\u00e9e par John Smith, un capitaine anglais, qui cherche un moyen de pression sur les Powhatans. Emmen\u00e9e \u00e0 Jamestown et retenue comme otage, elle est forc\u00e9e de s\u2019habiller comme une Europ\u00e9enne, d\u2019apprendre la langue des Anglais et de se convertir au christianisme. Pocahontas est alors rebaptis\u00e9e Rebecca. En 1614, Pocahontas\/Rebecca est mari\u00e9e de force \u00e0 un planteur de tabac veuf du nom de John Wolfe. Mis \u00e0 part la jeune femme, tout le monde y trouve son compte. Le chef de la tribu est rassur\u00e9 de constater que les tensions s\u2019apaisent tandis que les colons de Virginie en profitent pour faire fructifier leurs \u00e9changes commerciaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1616, Pocahontas, son mari John Wolfe et leur fils, Thomas, rejoignent Londres. Ils sont pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 la cour du roi Jacques Ier. Pocahontas participe \u00e0 une mascarade, exhib\u00e9e comme une curiosit\u00e9 exotique, o\u00f9 elle fait figure de princesse du Nouveau Monde qui a renonc\u00e9 \u00e0 sa culture barbare pour adopter la civilisation chr\u00e9tienne. Dans le royaume d\u2019Angleterre, elle incarne les espoirs de l\u2019Empire britannique et vante malgr\u00e9 elle les bienfaits de la colonisation et de l\u2019assimilation. Elle permet aussi de montrer que les relations avec les autochtones qui vivent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique sont excellentes. La mission civilisatrice des colons est donc un succ\u00e8s\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais on a beau essayer de la faire ressembler \u00e0 une Europ\u00e9enne, Pocahontas vient d\u2019un autre monde, o\u00f9 r\u00e8gne un climat bien moins rude. Elle ne s\u2019y fait pas. Apr\u00e8s deux mois pass\u00e9s \u00e0 Londres, la famille rentre en Virginie. Mais le jour o\u00f9 ils embarquent, on d\u00e9couvre que Pocahontas a la dysenterie doubl\u00e9e d\u2019une pneumonie. Elle meurt sur le bateau, au beau milieu de l\u2019Atlantique le 21 mars 1617. Elle est enterr\u00e9e en Angleterre, bien loin de sa terre natale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/span>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La sc\u00e8ne o\u00f9 la jeune squaw sauve la vie de l\u2019Anglais a \u00e9t\u00e9 beaucoup repr\u00e9sent\u00e9e en peinture et en gravure, tout comme Pocahontas elle-m\u00eame, dont une marque de tabac \u00e0 chiquer a repris le nom \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u2013 son aventure a aussi inspir\u00e9 deux films d\u2019animation aux studios Walt Disney (1995, 1998). Si la v\u00e9racit\u00e9 de cette idylle est tr\u00e8s contest\u00e9e par les historiens, elle s\u00e9duit toujours le public am\u00e9ricain : elle suppose qu\u2019une autre histoire, moins cruelle et sanglante, a pu quelquefois s\u2019\u00e9crire entre les colons et les femmes am\u00e9rindiennes.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px;\"><em> <img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-28872 aligncenter\" src=\"http:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-3.jpg\" alt=\"\" width=\"320\" height=\"665\" srcset=\"https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-3.jpg 320w, https:\/\/jumelage.org\/francais\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/Iconographie-de-lindien-3-230x478.jpg 230w\" sizes=\"(max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14px;\"><em>Tabac \u00e0 chiquer \u00e0 l\u2019effigie de Pocahontas, la fille du chef des Powhatans, en 1868. | Library of Congres<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019iconographie de l\u2019Indien dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain. 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