La Fayette, était-il un grand homme ?

Le Figaro - Jacques de Saint Victor – 23 mai 2019

En 1777, à dix-neuf ans, La Fayette embarque pour l’Amérique afin de participer à la guerre d’Indépendance américaine. Granger NYC/Rue des Archives

.            Chez les historiens, La Fayette (ou Lafayette) n’a pas bonne réputation, sauf en Amérique (« La Fayette nous voilà ! »). Le héros de la guerre de l’Indépendance américaine fait figure en France d’esprit fat et sans saveur, seulement avide de popularité, « une idole médiocre, nous dit Michelet, que la Révolution a élevée bien au-dessus de ses maigres talents ». Ainsi était-ce avec un réel intérêt que nous nous sommes précipités sur cette nouvelle biographie du « héros des Deux Mondes ». On la doit à un journaliste, Laurent Zecchini, correspondant du Monde à Washington, qui a fait un travail important et bien documenté.

L’auteur ne cache pas son ambition : réhabiliter cette figure de la République libérale. Changer l’image qu’on peut avoir du général n’est pas une mince affaire. Ce peut même être un enjeu politique.

.            La Fayette, ami de Washington, est en effet une des personnalités connues de la Révolution ayant une authentique sensibilité à la fois « libérale » et républicaine. C’est suffisamment rare pour être salué. On connaît les grandes figures jacobines de la Convention qui, à l’instar d’un Robespierre ou d’un Carnot, ont sauvé la nation, mais à quel prix ! Une Terreur impitoyable qui a réduit la nation française au rang d’une tyrannie antique et conduit nombre de Français à associer la fondation de la République à ce triste bilan.

La Fayette représente au contraire un versant plus modéré de la République naissante, qui convient mieux à notre époque. D’où l’importance du général : mais l’homme est-il à la hauteur de ce qu’il incarne ?

.            Malheureusement, la lecture de cet intéressant travail de Laurent Zecchini ne parvient pas, et il faut saluer son honnêteté, à nous faire changer d’avis sur le caractère superficiel du grand héros des Deux Mondes. Qu’il ait été le premier à avoir saisi l’importance des médias pour se construire une « stature », cela ne fait aucun doute. Mais il n’y a rien derrière. Vaniteux et habile, mais n’ayant ni la stature d’un homme d’État ni même celle d’un théoricien, toujours un peu dépassé par les événements, il a compris l’intérêt de se placer au service des Américains pour les libérer du joug anglais. Il se taille une belle popularité. Mais cela s’arrête là. Au moins l’homme trouve-t-il outre-Atlantique un sens à sa vie : il sera conquis par l’idéal républicain. Mais il ne parviendra pas à l’incarner. Il restera toujours en dessous de sa tâche. L’histoire lui offrira pourtant à plusieurs reprises des occasions sur un plateau.

Il passe à côté de la Révolution. En 1789, après avoir déstabilisé la monarchie, il ne cesse de se dérober, tout en briguant la place de « maire du Palais ». Chateaubriand dira qu’il « rêvasse » à la Révolution. Il gagne durant les journées d’octobre 1789 le surnom bien mérité de « général Morphée », s’étant levé trop tard pour éviter l’invasion du château royal. Zecchini le reconnaît : il a fait preuve de « négligence ». Ensuite, il ne fait pas le poids devant l’intelligence d’un Mirabeau ou d’un Danton. Ayant déserté en 1792, il se montre courageux dans le malheur. Il va passer le reste de la Révolution dans une geôle autrichienne, puis refuser de servir Bonaparte.

Mais, après 1815, il passe encore une fois à côté de son destin, faisant preuve au minimum de « légèreté ». Et le sommet est atteint en 1830. Alors qu’il est devenu la grande figure de l’opposition républicaine, il se fait « manipuler », dit Zecchini, par le duc d’Orléans, et c’est lui qui permet l’avènement de la monarchie bourgeoise. « La meilleure des Républiques », aurait-il dit. Bref, son bilan est nul en 1830. Il reste un grand nom pour les livres d’enfants et les réceptions à l’ambassade de France à Washington.