Edith Wilson, la première femme à avoir dirigé les États-Unis

Vanity Fair - Pierrick Geais - 19 oct 2016

.             À la fin de la Première Guerre mondiale, Edith Wilson, une Première dame particulièrement ambitieuse, s’est substituée à son mari et a régné dans le plus grand des secrets.

Edith et le président Wilson (Ullstein Bild/Getty images)

.            Le début de cette histoire a tout d’une comédie romantique britannique pleine de bons sentiments, avant de tourner au mélodrame larmoyant. En mars 1915, Edith Galt – qui vient de perdre son mari qu’elle connaissait depuis l’adolescence – rend visite à sa bonne amie, Helen Bones, qui n’est autre que la cousine de Thomas Woodrow Wilson, élu à la tête du pays depuis deux ans. Cette dernière s’est donné pour sacerdoce de veiller sur le président, qui ne se remet pas de la mort brutale de sa première épouse, Ellen, survenue en août 1914. Ce n’est pas la première fois qu’Edith met un pied à la Maison-Blanche. Elle a même serré à plusieurs reprises la main du chef de l’État, sans que celui-ci ne la remarque vraiment, enfin c’est là ce qu’elle croit … Cette fois, elle vient prendre le thé, en toute simplicité, mais se perd dans le dédale de cette immense bâtisse. En sortant de l’ascenseur au premier étage, Edith – un peu étourdie – heurte un homme bien fait de sa personne et lui tombe dans les bras. Quelle n’est pas sa surprise quand elle comprend qu’il s’agit du président en personne. À la vue de cette femme d’une rare élégance, l’homme de pouvoir, jusqu’alors meurtri par le deuil, retrouve le sourire. Dès la première minute de cette rencontre fortuite, il tombe fou amoureux et ne voudra plus jamais quitter son Edith.

Les liaisons dangereuses

.            Quelques semaines plus tard, Wilson se décide enfin à lui écrire une lettre, « la première d’une correspondance quotidienne que vont porter discrètement des messagers de la Maison Blanche ». L’entourage du président n’est pas mis dans la confidence de cette liaison. Les deux amants se cachent comme des pré-adolescents, se bécotent à l’arrière d’une berline et se retrouvent tard après minuit par des escaliers dérobés. Dès qu’il est loin de cette femme qui lui a redonné la joie de vivre, Wilson ne peut s’empêcher de lui envoyer des courriers enflammés, dans lesquels il glisse parfois quelques documents officiels et autres notes d’État. Le président a en effet une confiance aveugle en elle et la considère rapidement comme sa meilleure conseillère. « Dans l’esprit du président, la politique et l’amour s’entremêlent ». Postée derrière son épaule, Edith lui fait réécrire des discours et lui susurre à l’oreille, entre deux mots doux, son avis sur tous les plus grands problèmes du pays. Plus qu’épris, Wilson en perd la tête et va jusqu’à confier à cette femme – qu’il connaît finalement depuis peu – des codes secrets voire des communiqués confidentiels. Inséparables, les tourtereaux se résolvent à se marier, seulement neuf mois après leur rencontre, bien qu'ils craignent que l’opinion publique considère d’un mauvais œil cette union hâtive. Le 18 décembre 1915, Edith, nouvellement Wilson, est présentée comme la First lady officielle.

Toujours derrière son épaule… (Stock Montage/Getty images)

La Première dame de fer

.            Reconduit pour un second mandat en 1916, Wilson se présente avec cette femme de caractère à son bras. Alors que le président s’engage dans le conflit européen qui fait rage, la Première dame veut, elle aussi, être sur tous les fronts en cette période de guerre. Elle commence par diriger d’une main de fer la Maison-Blanche,considérée comme son champ d'action en tant qu'épouse présidentielle. Pour ne pas dénoter des nombreuses privations que subit le peuple, elle annule les grandes réceptions et autres cocktails. Et pour que le symbole soit fort, elle élève des moutons sur les pelouses de sa demeure et vend leur laine au bénéfice d’associations. Sur le terrain, elle devient infirmière pour la Croix-Rouge et distribue elle-même des cigarettes aux militaires. En 1918, la guerre se termine enfin. Mais durant toute cette période tumultueuse, Wilson, déjà très fragile, a négligé sa santé. Bien que très fatigué, il entame, au lendemain de la guerre, un voyage en Europe puis dans toutes les régions des États-Unis, toujours accompagné du fidèle Docteur Grayson et d’Edith, son indéfectible soutien.

Le couple présidentiel au balcon (Bettmann/Getty images)

Le pouvoir par procuration

.            Automne 1919, quatre jours après leur retour à la Maison-Blanche, Edith retrouve Wilson étalé inanimé sur le carrelage de la salle de bains. Il a été victime d’une violente attaque cérébrale et Grayson assure qu’il restera en grande partie paralysé mais aussi intellectuellement diminué, et donc incapable d’exercer correctement sa fonction. Plutôt que de faire un communiqué pour annoncer cette terrible nouvelle, la First lady décide de la cacher et fait promettre au praticien de ne rien révéler. Elle installe son époux dans une grande chambre plongée dans la pénombre dont elle contrôle toutes les entrées. Aucun de ses plus proches conseillers n’est autorisé à le voir. À sa manière, celle qui ne pensait pas, un jour, régner sur la plus grande puissance du monde prend le pouvoir.

Dès lors, Edith intercepte tous les dossiers, les faisant signer à son époux dans les rares moments où il reste éveillé. D’ailleurs, son état de santé ne fait que s’aggraver. Edith Wilson devient alors la « First présidente ». « La seule décision qui m’appartenait vraiment était de déterminer ce qui était important et ce qui ne l’était pas », expliquera plus tard Edith Wilson, comme pour se dédouaner. Mais les quelques proches qui fréquentent encore le couple ne sont pas dupes : la femme du président est bien à l’origine de toutes les actions. En effet, dissimulée aux regards dans cette chambre-cabinet, elle est à la tête de ce qui sera qualifié de « gouvernement de chevet ». En janvier 1920, Wilson est toujours moribond. Certaines voix s’élèvent pour proposer de remplacer celui qui est devenu une arlésienne. Mais la « Presidentress » tient bon, prend de grandes décisions, et compte même briguer un troisième mandat. Edith Wilson aurait finalement pris goût au pouvoir … C'est donc contre son gré que la Première dame accepte de laisser son trône au nouveau président Warren G.Harding et de faire ses valises pour déménager avec son impotente moitié dans une maison voisine de la Maison-Blanche. Wilson continuera sa longue agonie jusqu’à sa mort, en février 1924. Inhumé dans la cathédrale nationale de Washington. Il est le seul président américain inhumé à Washington. Edith s’éteindra quarante ans plus tard.

Plusieurs années s'écoulent avant que la vérité n'éclate au grand jour, notamment par la publication des ordonnances du Docteur Grayson. En 1967, un amendement viendra clore cette affaire, en empêchant qu’une telle prise de pouvoir puisse se reproduire.

Une figure féministe ?

.            Contrairement à ce que pourrait laisser penser ce parcours, Edith Wilson, qui désirait plus que tout le pouvoir, était loin de vouloir le donner aux femmes. Elle était particulièrement hostile aux Suffragettes et jugeait leurs manifestations pour réclamer le droit de vote complètement ridicules. Elle ne fera jamais un pas en leur faveur. Mais avec une telle destinée, cette First lady pas comme les autres avait malgré tout esquissé un tournant dans la politique de son pays.

La grippe espagnole frappe le président et la Maison-Blanche.

www.journaldequebec.com - Luc Laliberté - 14 mars 2020 

.            En 1918, la pandémie de la grippe espagnole s’est faufilée jusque dans les murs de la Maison-Blanche.

Si la grippe espagnole évoque les champs de bataille et les tranchées de la Première Guerre, on estime souvent qu’elle a affecté le tiers de la population mondiale, et les États-Unis n’ont pas été épargnés. Avant que les symptômes ne se manifestent chez le président Wilson, son secrétaire personnel et sa fille aînée furent touchés. On relève même des cas de maladies chez deux moutons d’un petit troupeau qui broutait sur les pelouses de la Maison-Blanche !

Les premiers cas dans l’entourage présidentiel se sont donc manifestés en 1918, et Woodrow Wilson sera affecté en avril 1919 par le virus à son retour de Paris. Confronté à la sévérité des symptômes, le médecin personnel du président croit tout d’abord à un empoisonnement tellement la progression est fulgurante.

D’abord alité et incapable de s’asseoir dans son lit, le président commence à se comporter étrangement. Le personnel tente de garder le secret autour de son état de santé, mais ses déclarations sont de plus en plus inquiétantes pour ses proches et ses conseillers.

.            Pendant la même période, un autre jeune homme politique ambitieux souffrira de la grippe espagnole : Franklin D. Roosevelt (FDR). Peut-on imaginer l’histoire des États-Unis ou même l’histoire mondiale sans les contributions de Woodrow Wilson et FDR ?

Woodrow Wilson, la guerre et la grippe espagnole de 1918

France-Culture -  Valérie Cantié – 04 jul 2020

.            Un article du Washington Post (14 mar 2020) avance que la maladie du président aurait eu une incidence sur les négociations de paix. Confus, Woodrow Wilson aurait accepté des demandes de la France qu’il rejetait jusque là.  

.            1918. Le démocrate Woodrow Wilson est aux affaires depuis six ans. Le 28e président des États-Unis exerce en effet son deuxième mandat lorsqu'une épidémie de grippe H1N1 se déclare dans le monde. Ce virus, qui – on le saura bien plus tard – serait d'origine asiatique, ne semble pas mortel lorsqu'il apparaît aux États-Unis. Mais le monde est en guerre et la deuxième vague du virus sera ravageuse.

La guerre avec l'Allemagne a été déclarée le 6 avril 1917 et les troupes américaines sont envoyées en France. C'est dans l'État du Kansas, en février 1918, que les premiers cas de grippe sont repérés. Le camp militaire de Funston est contaminé. Malheureusement, lorsque l'épidémie est identifiée, des soldats de Funston ont déjà été déployés en Europe, transportant le virus avec eux.

Le pacifiste Wilson se métamorphose en véritable chef de guerre. À l'été 1918, tous les hommes américains de 18 à 45 ans sont appelés à s’entraîner dans des camps dont la capacité d'accueil est bientôt dépassée. Les soldats vivent les uns sur les autres avant d'être envoyés en Europe. En septembre 2018, plusieurs bases américaines sont contaminées. La mort et la maladie sont partout.

Le président Wilson ne fera jamais de déclaration sur la grippe. Le seul objectif est de remonter le moral des Américains en ces temps de guerre. Il ne faut affoler personne. Et si cette grippe H1N1 est appelée "grippe espagnole", c'est justement parce que la presse espagnole a été la seule au monde, fin mai 1918, à en évoquer la gravité dans ses colonnes, alors que les autres pays gravement touchés par les ravages de la maladie (France, États-Unis, Allemagne) n'ont jamais voulu accabler leurs peuples.

Parallèlement, le 18 janvier 1919, les représentants des 32 pays belligérants se retrouvent à Paris pour élaborer le traité de Versailles. Woodrow Wilson, arrivé en "porteur de la paix" sous les applaudissements le 14 décembre 1918, dirige l'équipe américaine qui se rend en France pour défendre son programme en 14 points, dont notamment la création d'une Société des nations offrant à chaque pays-membre indépendance politique et intégrité territoriale. Les négociations de Versailles portent également sur le futur statut de l'Allemagne battue, et les discussions sont animées entre l'Américain Wilson, le Premier ministre français Georges Clemenceau et le Premier ministre britannique, David Lloyd George.

Le 3 avril 1919, le président Woodrow Wilson commence à tousser, et se sent de plus en plus mal. Son médecin informe la Maison Blanche qu'il a contracté la grippe espagnole. Il est finalement gravement malade. L'information n'est pas ébruitée, la situation internationale est trop délicate. Et c'est ainsi que la grippe est devenue un acteur dans la diplomatie du XXe siècle, car Wilson est alité à l'Hôtel du Prince Murat, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Son état le rend paranoïaque, il se croit espionné de toutes parts par des Français. Il est également désorienté.

En juin 1919, le président Woodrow Wilson quittant le Quai D'Orsay durant la Conférence de Paix de Versailles - Crédits : Hulton Archive - Getty

Le 28 juin 1919, le traité de Versailles est signé. Woodrow Wilson, épuisé, a finalement abandonné de nombreuses exigences face à Clemenceau. Il rentre aux États-Unis en juillet 1919. Malgré le soutien de nombreux États américains au traité de Versailles, le Sénat vote contre. Les États-Unis signeront à la place le Traité de Berlin le 25 août 1921, qui évitera notamment au pays de rejoindre la Société des Nations pourtant si chère à Wilson. La Société des nations sera donc créée sans les États-Unis !

.            Selon l'historien John Barry dans son ouvrage The Great Influenza, Herbert Hoover, alors directeur de la Food Administration, chargée de l'aide alimentaire aux pays européens (avant de devenir le 31e Président des États-Unis), aurait déclaré : Avec un tiers de la population mondiale infectée (500 millions de personnes), et au moins 50 millions de morts dans le monde, l'épidémie de grippe espagnole reste  la pandémie la plus mortelle du XXe siècle. Aux États-Unis, elle a fait environ 675 000 morts. La plupart des personnes qui ont transmis le virus étaient asymptomatiques.