The dark side of the moon : Wernher von Braun, le nazi qui envoya l’homme sur la Lune.

Le Figaro - Stanislas Poyet – 20 jul 2019

.            Avant même la fin de la Seconde guerre mondiale, les Américains ont traqué les savants du IIIe Reich pour les récupérer et distancer technologiquement l’URSS. Le programme Paperclip a permis à 1600 Allemands de rejoindre les États-Unis. Parmi eux, Wernher von Braun, le père du programme spatial américain. Célébré en héros de son vivant, Wernher von Braun est le médaillon à double face de la vaste opération de récupération des scientifiques allemands au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Il est celui qui a mené à terme la mission Apollo 11 qui vit Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins se poser sur la Lune. Il est aussi l’ancien nazi récupéré au mépris de la justice internationale pour servir le programme spatial américain dans sa lutte effrénée contre l’URSS.

Avant de développer les fusées Saturn V qui emmenèrent Neil Armstrong et son équipage sur la Lune, Wernher von Braun a développé les missiles V2 pour le Troisième Reich.

.            Avant même que les Alliés ne posent le pied sur le sable des plages de Normandie, l’armée américaine s’affairait à traquer les scientifiques allemands. Alors que le sort de l’Allemagne semble déjà réglé, les Américains se préparent déjà à l’affrontement avec l’URSS. Le programme Paperclip permet à quelque 1.600 ingénieurs et chercheurs allemands de gagner les États-Unis sans être inquiétés par la justice et ce, malgré l’interdiction du président Truman d’accueillir sur le territoire américain des personnes au passé nazi. Ce sont pourtant ces hommes qui permirent aux Américains de poser le pied sur la Lune. «Les Allemands avaient une formidable avance, explique Brooks Moore, un ingénieur en aérospatiale. Je ne dis pas qu’on n’y serait pas arrivé [à marcher sur la lune, NDLR], mais il aurait fallu attendre dix ans de plus».

Grand, affable et charismatique, Wernher von Braun, «Rocket Man», est adulé des Américains et chouchouté des journalistes. L’homme sait plaire aux foules, il collabore même avec Walt Disney sur des films de vulgarisation pour expliquer l’aventure spatiale au grand public. Wernher von Braun est un opportuniste qui a su murmurer à l’oreille des présidents américains comme il avait murmuré à celles des dignitaires nazis. L’ancien officier de la SS devenu patron du centre de vol spatial américain a louvoyé pour parvenir à son rêve : envoyer un homme sur la Lune.

Des missiles aux fusées, des SS à la NASA.

.            Dès le début du XXe siècle en Allemagne, des amateurs s’intéressent à une nouvelle technique de propulsion: la fusée. Parmi eux, un jeune aristocrate prussien rejoint en 1930 la Société d’Astronautique berlinoise: Wernher von Braun est alors âgé de 18 ans. Au sein de cette amicale, il se lie d’amitié avec Arthur Rudolph, un ingénieur qui comme lui, rejoindra les États-Unis à la fin de la guerre 1939-1945 pour y travailler sur les missions spatiales. Convaincu que l’avenir de l’Homme est dans l’espace, le jeune Wernher est alors prêt à tout pour financer ses recherches. Dès 1935, l’armée allemande soutient ses travaux à hauteur de 11 millions de marks. En 1937, il adhère au parti nazi, et en 1943, pour sa troisième promotion, il obtient le grade honorifique de Sturmbannführer (l’équivalent de commandant) au sein de la SS.

Un V2, quatre secondes après le décollage, Peenemünde, été 1943.

Durant la guerre, et avec le soutien total du ministère de l’Armement, Wernher von Braun développe le premier missile balistique: le V2. En 1939 sur une île de la mer Baltique, il prend la direction technique du plus vaste complexe d’armement au monde, Peenemünde. Alors que la situation militaire se dégrade pour le Troisième Reich, Hermann Goering, chef de la Luftwaffe (l’armée de l’air) mise sur les V2 de von Braun, dont les plans seront âprement disputés à la chute du régime nazi. La première fusée décolle le 3 octobre 1942. Les V2 tomberont sur Londres, La Haye, Anvers, causant 8.000 morts sans pour autant parvenir à changer le cours de la guerre.

Wernher von Braun comprend que son avenir scientifique est compromis en Allemagne. Aristocrate, fils d’un homme politique de droite élevé dans la haine du communisme, il décide de se tourner vers le camp allié. Malgré la vigilance de la SS qui se charge de prévenir toute défection chez les chercheurs du Reich, il parvient à s’échapper en se cachant dans des grottes avec une centaine de ses ingénieurs. Le 2 mai 1945, il se rend aux troupes alliées en ayant pris soin d’emporter avec lui la précieuse documentation scientifique, afin de négocier son passage à l’ennemi.

Le 20 septembre 1945, dans le cadre du programme Paperclip qui récupère les savants allemands, le professeur von Braun pose ses valises en Amérique. Intégré dans l’armée de terre, Wernher von Braun souffre de la méfiance d’une partie des preneurs de décisions américains, qui rechignent à confier à un allemand le programme spatial naissant. Mais après l’échec cuisant du lancement du satellite TV-3 mené par la Navy, von Braun est chargé d’envoyer dans l’espace le premier satellite américain Explorer 1. Quatre mois après le lancement de Spoutnik, la fusée russe qui pour la première fois place un satellite autour de la Terre, les Américains s’installent dans l’espace le 31 janvier 1958. C’est le début de la célébrité pour Wernher von Braun, qui rejoint la NASA à sa création, quelques mois plus tard.

Les errances du jeune Wernher.

.            Le président Harry Truman ne veut aucun nazi sur le territoire américain. Mais aux considérations morales du président est préféré le pragmatisme de l’armée, prête à tout pour prendre l’avantage sur l’URSS. En 1958, quand Wernher von Braun et ses compatriotes intègrent la NASA, les scientifiques allemands s’arrogèrent tous les postes de directions du centre de vol spatial Marshall. L’organigramme est quasiment identique à celui de Pennemünde : Wernher von Braun devient le premier directeur du centre de vol et Arthur Rudolph, son chef de production.

Demande d’envoi de prisonniers supplémentaires pour l’usine de Mittelwerk, signé par von Braun.

Wernher von Braun s’est toujours défendu d’être un idéologue. Il soutient avoir rejoint le parti nazi par commodité, afin de continuer ses recherches. Il a pourtant travaillé en collaboration étroite avec l’usine de Mittelwerk en Thuringe, où 20.000 détenus du camp de concentration de Dora moururent à la tâche. Certains documents montrent clairement qu’il a bel et bien signé des demandes d’envoi de travailleurs forcés supplémentaires.

L’opération Paperclip ne passe pas totalement inaperçue et en 1947, plusieurs intellectuels et chercheurs s’insurgent du recyclage de savants allemands dans les laboratoires et les usines américaines. Parmi eux, Albert Einstein. Mais quand cette même année le président Truman institue sa politique d’«endiguement» de l’URSS les critiques se taisent. L’anticommunisme prend le pas sur les considérations morales.

Objectif lune

Le Dr. Von Braun, directeur du centre de vol spatial de la NASA, mai 1964.

.            Dans les années 1960, La conquête spatiale devient une priorité américaine. «Dans les zones cruciales de notre monde à l’épreuve de la guerre froide, le premier dans l’espace est le premier partout. Le second dans l’espace est le second partout», écrira même le vice-président Lyndon Johnson, cité par Linda Hunt dans L’affaire Paperclip: la récupération des scientifiques nazis par les Américains, 1945-1990. Wernher von Braun et ses équipes sont plus que jamais essentiels aux États-Unis dont les services de renseignement cachent le passé sulfureux. Une censure s’instaure dans la presse, de fausses informations sont divulguées, et les notes des entretiens destinés à vérifier le degré de nazisme des savants sont même modifiées. Arthur Rudolph, qui conçu la fusée Saturn V et «nazi à 100%», selon le rapport des services de renseignement, voit ainsi sa fiche gommée de toutes mentions embarrassantes.

Quand le 21 juillet 1969, le module lunaire Eagle alunit, les méfiances envers les scientifiques allemands s’envolent. Wernher von Braun est porté sur les épaules des habitants de Huntsville, où se trouve le centre de vol spatial Marshall. Dans son livre, la journaliste américaine Linda Hunt écrit: «Certains prétendent que peu importent les crimes que les Allemands ont pu commettre, puisqu’ils nous ont aidés à marcher sur la Lune. Personne ne parle des esclaves morts qui les avaient aidés à fabriquer les V2, et dont les fantômes crient encore justice».

Les années 1960 passent et avec elles les rêves cosmiques des Américains. Plus préoccupés par la guerre du Vietnam et la récession, la Lune ne fait plus les grands titres de la presse. En 1970, Wernher von Braun quitte la NASA. Dès lors, c’est toute l’influence allemande sur le programme spatial américain qui s’étiole, et peu à peu, les savants de Paperclip sont poussés vers la sortie.

La fin de l’âge d’or spatial signa la fin de leur protection. En 1974, la représentante de l’État de New york, Elizabeth Holtzman lance des enquêtes sur le programme Paperclip et le passé des savants allemands. Wernher von Braun ne sera pas inquiété. Il meurt d’un cancer du foie en 1977. Certains de ses confrères, beaucoup plus lourdement impliqués dans l’horreur nazie, devront pour leur part rendre des comptes. C’est notamment le cas pour Arthur Rudolph qui verra son passé exposé au grand jour en 1984. Déchu de la nationalité américaine, il devra quitter le pays et rendre ses médailles. Wernher von Braun lui, est toujours récipiendaire de la National Medal of Science.

Le «Rocket group», les savants passés du centre de recherche de Pennemünde en Allemagne à celui de Marshall, aux États-Unis. (L’officier au centre est le seul à ne pas avoir des origines allemandes).

Les savants nazis, l'atout de la Nasa pour conquérir l'espace

Valeurs actuelles - Jean-Michel Demetz – 21 jul 2019

.            Opération Paperclip. Ou comment les services secrets américains récupérèrent l'élite des ingénieurs des laboratoires d'armement de Hitler. Wernher von Braun était parmi eux. Avec beaucoup d'autres.

 

Allemagne, 1945 : von Braun, un bras dans le plâtre, se rend aux américains. ©Wikimediacommons

.            En arrivant aux abords de Völkenrode, en Basse-Saxe, le 13 avril 1945, les soldats de la première division d'infanterie américaine furent sidérés. Invisible du ciel, un complexe de 70 bâtiments intacts dévoilait des laboratoires ultramodernes. Nul chez les Alliés n'avait connaissance de l'Institut de recherche aéronautique Hermann Göring. Dépêché sur place quelques jours plus tard, un ingénieur des services de renseignements de l'Army Air Force, le colonel Donald Putt, comprit aussitôt la valeur de la découverte : dans leurs laboratoires, les Allemands testaient le passage du mur du son ! Putt avisa ses supérieurs : au lieu de se contenter d'envoyer aux États-Unis tout le matériel saisi, pourquoi ne pas y associer des « experts allemands éminents » ?

Se servir avant les Soviétiques

.            Certes, Roosevelt, mort la veille de la découverte de l'Institut Hermann-Göring, et son successeur, Truman, ont interdit toute entrée dans le pays de « nazis connus ou présumés ». Mais une note confidentielle du renseignement militaire va contourner la règle : le programme Overcast (“Ciel couvert”) permet d'accueillir des « cerveaux exceptionnels » dès lors qu'il s'agit d' « abréger la guerre contre le Japon ».

«Paperclip»: le pacte de l'Amérique avec le diable

Le Figaro - Maurin Picard – 25 mai 2014

.            Voici comment Wernher von Braun, l'inventeur des fusées V1 et V2, et 1.600 autres cerveaux nazis récupérés juste après la Seconde Guerre mondiale.ont aidé l'Amérique à gagner la guerre froide.

Le spécialiste des fusées Wernher von Braun (de face) observe avec un groupe d'officiers militaires allemands le lancement d'une fusée en 1944 à Peenemünde, en Allemagne.

.            Les forêts denses de Thuringe, au cœur du IIIe Reich à l'agonie, recèlent une surprise de taille pour les premiers téméraires à s'y aventurer, en ce printemps 1945. Émergeant de vastes souterrains putrides et encombrés de cadavres, des milliers de spectres émaciés, hagards, redécouvrent l'air libre et la lumière. Ce sont les travailleurs forcés qui, jusqu'au dernier moment, ont assemblé fers aux pieds les redoutables fusées V2, terreurs de Londres et Anvers. Dans les sinistres «Mitterlwerke» de Nordhausen, beaucoup mourront encore, au rythme d'un décès toutes les quatre minutes. Sur les 60.000 esclaves passés par là, 20.000 périront, de faim ou sous les coups de leurs geôliers SS.

Le responsable de cette abomination a filé depuis belle lurette. Son nom? Wernher von Braun. Inventeur des fusées V1 et V2, futur patron du programme spatial américain de la Nasa et de la fusée Saturn V qui, en 1969, emmène les premiers astronautes sur la Lune, coqueluche d'un certain Walt Disney, cet ingénieur aéronautique et colonel SS a pris soin de mettre à l'abri ses archives les plus sensibles, avant de prendre la poudre d'escampette. En janvier-mars 1945, alors que la guerre était déjà perdue, c'est pourtant bien lui qui a ordonné la réquisition de 1.800 déportés français supplémentaires à Buchenwald, afin d'intensifier la cadence de tir des V2.

Apprentis sorciers

.            Von Braun peut dormir sur ses deux oreilles. Il sait l'importance de ses inventions pour le camp des vainqueurs, dans le nouvel ordre mondial qui se dessine. Tout comme ces autres savants nazis, médecins, chirurgiens, neurologues, chimistes, biologistes, bactériologistes qui, au même moment, trient fiévreusement leur paperasse, font disparaître comme ils le peuvent les traces d'expériences atroces, avant de se mettre à l'abri et de tenter de passer entre les gouttes dans un après-guerre encore flou. Ces hommes sont les apprentis sorciers d'un régime qui a mis la moitié du monde à feu et à sang et commis l'innommable contre Juifs, Tsiganes, minorités, handicapés, penseurs, syndicalistes et opposants, polonais, russes et français. Des scientifiques de renom, pressentis avant-guerre pour un prix Nobel, comme le docteur Eugen Haagen, à l'origine du vaccin de la fièvre jaune, mais qui a militarisé par la suite certains virus en menant des expériences sur des êtres humains. Leur place devrait être face à un tribunal militaire, voire un peloton d'exécution.

Comme le raconte Annie Jacobsen dans un livre événement paru aux Etats-Unis (Operation Paperclip, The secret intelligence program that brought Nazi scientists to America), un tout autre destin, plus riant, attend von Braun, Haagen et consorts: ils seront exfiltrés dans le plus secret vers les États-Unis, prêts à toutes les compromissions pour prévaloir dans la guerre froide qui s'annonce face à l'URSS.

Cette opération, initialement nommée «Overcast» puis rebaptisée «Paperclip», en référence aux dossiers épinglés concernant les cas les plus sulfureux, était connue, du moins dans ses grandes lignes. Le New York Times, Albert Einstein, Eleanor Roosevelt et bon nombre de fonctionnaires du Pentagone et du département d'État en avaient très tôt pointé les dangers potentiels pour une Amérique championne de la démocratie.

Depuis, un halo de secret entourait les contours de Paperclip, commodément plongée dans l'oubli par l'establishment politico-militaire. S'immergeant dans les archives militaires déclassifiées en 1998 par le président Bill Clinton, au titre du Nazi War Crimes Disclosure Act, Annie Jacobsen révèle l'ampleur du programme, les détails des crimes commis par ces apprentis sorciers nazis et la mystification opérée par les États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et dénonce cette hypocrisie d'État «sans précédent, absolument immorale et intrinsèquement dangereuse» qui, selon David Shribman, du Boston Globe, vient ébranler «les fondements de notre sécurité, et de notre honneur national».

Pour ce faire, l'auteur a retracé le parcours de 21 de ces 1.600 cerveaux. Huit d'entre eux ont été de proches collaborateurs de Hitler, Himmler ou Göring. Quinze ont milité au parti national-socialiste. Dix ont rejoint les SS. Le docteur Kurt Blome, un nazi fanatique estimé par Hitler, a planché sur les techniques de gazage massif des déportés juifs et était sur le point de créer une arme contenant le virus de la peste bubonique lorsque l'avancée de l'Armée rouge le jette sur les chemins de l'exil.

.            La première chose qui frappe dans les archives exhumées par Jacobsen, c'est l'aplomb à peine croyable de ces hommes. Après avoir servi Hitler avec zèle, ils se rendent avec le sourire, certains d'être traités avec les égards dus à leur importance. Depuis la terrasse du chalet d'altitude bavarois où il lézarde au soleil, von Braun attend tranquillement qu'on lui déroule le tapis rouge, comme ces savants tout juste enfuis de Dachau ou de Ravensbrück.

.            Le calcul était juste: un mémorandum confidentiel de l'état-major US, en juillet 1945, recommande chaudement que «ces esprits talentueux et rares, à la productivité intellectuelle hors du commun, soient placés à notre service» et prédit une «guerre totale» avec l'URSS d'ici à 1952. L'Amérique leur picore donc dans la main, à l'image du colonel John J. McCloy, qui a obtenu la clémence pour dix d'entre eux. Ainsi de Theodor Benzinger, lors du «procès des savants» à Nüremberg, qui échappera à une pendaison certaine, malgré des révélations effarantes sur la magnitude des crimes nazis commis sous couvert de science. Washington veut leurs secrets, fait assaut de ses charmes en VRP du monde libre, dépêche des équipes de «rocket men», à l'instar des «monuments men» pour les œuvres d'art, dans les décombres fumants des cités allemandes, sur la base de leurs confidences chèrement monnayées pour retrouver les plans industriels, les formules chimiques, les pièces détachées d'engins expérimentaux. Des listes additionnelles de scientifiques passés sous les écrans radar seront retrouvées dans un appartement à Strasbourg, dans les toilettes de l'université de Bonn, emmurées à Nordhausen. Ces précieux chargements décollent à bord d'avions-cargos pour l'Amérique, au nez et à la barbe des Russes, mais aussi des Anglais et des Français coiffés sur le poteau. L'un de ces rivaux battus, à la tête d'un commando de Sa Majesté, s'appelait Ian Fleming - le père de James Bond.

Le zélé colonel McCloy

.            Tous ces scientifiques en cavale se voient offrir le sésame attendu : un aller simple pour l'Amérique et la promesse de faire du passé table rase. Une photo, en particulier, prête à choquer : le docteur Otto Ambros, dans le box des accusés à Nüremberg, attend en souriant le verdict des juges alliés. Cet ingénieur chimiste d'IG Farben, inventeur du gaz tabun, un dérivé encore plus mortel du sarin, et patron des laboratoires d'expérimentation à Auschwitz, sera condamné avant de bénéficier, grâce au zélé McCloy, d'une libération anticipée et de partir travailler pour la firme chimique américaine W.R. Grace, le département américain de l'Énergie et d'autres intérêts privés européens.

Certains enquêteurs ont bien tenté d'objecter à Paperclip, comme le docteur Leopold Alexander, un médecin juif viennois exilé aux États-Unis en 1933, qui a bien connu Eugen Haagen en d'autres temps et qui, en 1945, écrit son effroi devant la portée des crimes de ses anciens pairs, «comme si les nazis s'étaient fait un point d'honneur à explorer toutes les pistes du cauchemar absolu». Peu importe. Alexander et ses semblables n'ont pas voix au chapitre.

.            La société américaine ignore combien elle doit à ces nazis acceptés en son sein avec la bénédiction de l'US Army, jusqu'à ce que le président Harry Truman, mis tardivement dans la confidence, ordonne de médiatiser leurs inventions: la stérilisation des jus de fruits et du beurre, les collants féminins qui ne glissent plus, les thermomètres auriculaires, les combinaisons anti-G pour les pilotes de chasse, grâce aux… 58 savants nazis embauchés par l'US Air Force. À l'origine des tests sur la résistance au froid à haute altitude, six d'entre eux, dont Siegfried Rascher, à Dachau, avaient immergé vivants des déportés nus dans de l'eau glaciale… pour mesurer leur résistance.

À l'orée des années 1950, McCloy et ses supérieurs ont la confirmation d'avoir bien agi. La guerre de Corée a confirmé les craintes relatives à l'URSS et ses visées expansionnistes. Le gaz tabun d'Otto Ambros, dont 530 tonnes ont été transférées d'Allemagne vers les entrepôts d'Edgewood (Maryland) en 1945, constitue une trouvaille providentielle pour l'oncle Sam. Von Braun, lui, deviendra une source d'inspiration pour Hergé et son album de Tintin On a marché sur la Lune, mais aussi Stanley Kubrick et son film Docteur Folamour, où un savant germanique ne peut refréner des saluts nazis compulsifs.

Ultime ironie, le chimiste Friedrich Hoffmann, étroitement associé au développement de l'agent orange, ce puissant défoliant devenu l'un des symboles honteux de la guerre du Vietnam, décédera en 1967 avant d'avoir pu observer les effets désastreux de son invention, lui qui pensait seulement dégager la jungle «pour permettre de voir l'ennemi». «Heureusement qu'il n'a pas vu les dommages causés aux enfants, confesse sa fille. Cela l'aurait tué d'apprendre cela. C'était un homme bon, incapable de faire du mal à une mouche». Ignorait-elle vraiment le rôle clef de son père dans les programmes d'assassinat par empoisonnement de la CIA ?

Face à une telle capitulation morale, l'enjeu en valait-il la chandelle? En politique internationale, les convictions des hommes d'État l'emportent rarement sur leurs responsabilités. La France en sait quelque chose: en 1945, elle donna aussi la chasse aux savants nazis avant d'enrôler 6.500 anciens Waffen SS pour combattre le Vietminh communiste en Indochine avec la Légion étrangère.